«V’la c’ment qu’on cause chez nôs»

Le patois bourguignon souffre, toussote mais continue de subsister aujourd’hui. Et dans vingt ans ?

Gérard Taverdet a traduit en bourguignon "Les ancorpions de Lai Castafiore", une aivantieure de Tintin
Gérard Taverdet a traduit en bourguignon « Les ancorpions de Lai Castafiore », une aivantieure de Tintin

Peut-être certains d’entre vous ont déjà dégusté des « treuffes » au cours d’une « marande » bien arrosée de « sirô vignôlai ». Logiquement, un ban bourguignon aurait clos les festivités, car, aujourd’hui, pour prendre un « repas » avec des « pommes de terre » dans l’assiette et du « vin doux » dans le ballon, tout en parlant patois à table, il faut soit vivre dans une ferme bressane, soit se réclamer de l’écrivain Henri Vincenot. C’est bien là tout le problème.

Dans des temps propices à la mondialisation, les caractéristiques régionales se perdent, et, parmi elles, le patois bourguignon. Même si des études statistiques n’ont jamais été menées sur le nombre de patoisants qui vivent en Bourgogne, nul n’a besoin d’être un éminent spécialiste pour constater ce déclin. Symbole de cette détérioration,  «il faut fureter dans les sous-sols de la bibliothèque universitaire de Dijon pour retrouver des livres traitant du bourguignon. Quel manque d’exposition !», regrette Eugénie Barate, webmestre du site cadole.eu, qui cherche à mettre en valeur le patrimoine régional.

Certains dénoncent un système français centralisateur qui « étoufferait les régionalismes » (E. Barate). Pour Gérard Taverdet, universitaire à la retraite et auteur de plusieurs livres sur ce thème, «  dès l’école, quand un enfant écrivait un mot du parler local dans sa copie, la maîtresse faisait de telle sorte  qu’on ne l’y reprenne plus. » D’autres avancent l’argument de l’exode rural, les patoisants appartenant majoritairement au milieu agricole. Mais, dans ce contexte-là, comment expliquer que des langues régionales comme le breton ou l’alsacien soient plutôt en bonne santé ? Par exemple, rien que dans le département du Haut-Rhin, plus de 8 000 scolaires suivaient des cours dans des classes bilingues en 2008.

« Tambour des Suisses ! »

Maison bressanne vers Ouroux (71)Pierre Léger, président de l’association Langues de Bourgogne, estime que « le problème de la transmission prend une très grande part des préoccupations. Mais renversons celui-ci : pourquoi ne parle-t-on pas en patois à ses enfants ou petits-enfants ? Il faudrait avant tout revaloriser cette langue, par le biais d’actions culturelles et de structures éducatives ». Rendre le patois à la mode : difficile quand l’immense majorité des jeunes préfère se tourner vers « l’international », optant pour l’anglais ou l’espagnol.  « Quand on est à l’étranger, ne dit-on pas que nous sommes de Bourgogne ? Pourquoi ne pas s’intéresser de plus près à la culture de sa région, aller plus loin que les clichés sur le vin et les escargots ? », renchérit ce fervent défenseur des dialectes locaux depuis plus de trente ans.

Gérard Taverdet a bien essayé d’attirer des néophytes, en signant une version en patois (de Dijon) des Bijoux de la Castafiore, d’Hergé. Le titre est alors devenu « Lés Ancorpions de lai Castafiore » et le capitaine Haddock ne jurait plus « Tonnerre de Brest ! », mais bien « Tambour des Suisses ! », en référence au siège de Dijon en 1513 qui opposa les forces françaises aux Suisses, Allemands et Francs-Comtois.  « Les 3 000 exemplaires ont bien été acquis… mais par des acheteurs plutôt âgés »¸ constate amèrement le linguiste, pessimiste quant à l’avenir du dialecte bourguignon : « Réaliste, je dirai. Ce fait nous montre bien qu’on a du mal à renouveler les populations… »

Virgile en patois

Côté éducatif, s’est créée en 2008 la Maison du Patrimoine oral, sise à Anost, dans le Morvan, afin de répondre au vide culturel et politique qui existait autour du patois. Une partie de la documentation « cachée » de l’Université de Dijon y sera transférée. Là-bas, on peut y lire des œuvres de Bernard de la Monnoye ou d’Alfred Guillaume, auteurs en bourguignon, car, comme le rappelle Pierre Léger, « contrairement aux idées reçues, le patois n’est pas uniquement une langue orale. J’ai comptabilisé 130 poètes, écrivains ou dramaturges patoisants. Il existe même une version en bourguignon de Virgile ! » Il poursuit en assurant que la possibilité d’écrire le patois faciliterait l’apprentissage à destination des plus jeunes. « Pourquoi ne pas ouvrir des classes bilingues ? », s’interroge-t-il, espérant réveiller quelques volontés politiques.

Mais ces intentions ne naîtront que le jour où une identité bourguignonne sera prise en compte, comme le rappelle Gérard Taverdet. « Mais revendiquer quoi ? », se demande-t-il, lui dont les cours sur le patois à la faculté de Dijon n’ont pas été poursuivis, faute de professeur compétent dans le domaine.

Gérard Taverdet reste pessimiste. Dans 20 à 30 ans, il se peut que le patois disparaisse. « Mais on n’est pas à l’abri d’une bonne surprise, à l’instar du cornique, parlé dans les Cornouailles, qui a retrouvé de la vigueur récemment, après une très longue période en stand-by. » Pierre Léger, lui, croise les doigts : « C’est aux jeunes de s’approprier le patois.» 

 

 Le bourguignon, qézako ?

 Que l’on soit de Louhans, de Chauffailles, de Château-Chinon ou de Dijon, on ne parle pas le même dialecte, et l’intercompréhension peut se révéler difficile, si l’on n’y met pas du cœur. Au centre de la Bourgogne se parle le morvandiau. C’est une langue d’oïl (étendue dans la moitié nord de l’hexagone), au même titre que le bourguignon parlé à l’ouest de la région ou le charollais-brionnais. Plus précisément, cette dernière sert de transition entre l’oïl et le franco-provençal, une langue romane qui englobe le lyonnais, le savoyard et… le bressan, qui ne partage donc pas les mêmes racines que les autres parlers de la région. Pour information, il ne faut pas voir le « bourguignon » comme un ancêtre de la langue parlée des Burgondes (originaires de Scandinavie). Celle-ci se rapprochait plus de l’islandais actuel…