Une vie heureuse avant la mort

Sara LICHTSZTEJN-Montard, 77 ans, a été déportée avec sa mère, à Auschwitz-Birkenau, le 24 mai 1944, à l’âge de 16 ans. Libérée du camp de Bergen-Belsen le 15 avril 1945, elle met plusieurs décennies à rompre le silence qui entoure sa détention. Aujourd’hui, elle témoigne dans les écoles pour transmettre la mémoire de la Shoah, lutter contre l’oubli, dépasser les préjugés idiots. Avant de nous accompagner à Auschwitz, elle a accepté de nous parler de ses parents, sa famille, sa vie avant la déportation. Une enfance heureuse, insouciante mais une enfance marquée par l’antisémitisme, la xénophobie simpliste et l’exclusion mortifiante. Une vie.

La vie de Sara commence en Pologne. Elle est née à Dantzig (aujourd’hui : Gdansk) en 1928. Une ville qui va devenir tristement célèbre à cause de son « couloir », cette bande de territoire que les nazis revendiqueront pour leur « espace vital » et qu’ils envahiront en mai 1939. Sara vit un an avec sa mère Maria en Pologne, son père, Moïse LICHTSZTEJN, étant parti pour la France. Pourquoi la France ? « C’était le pays des Droits de l’Homme. » Et, pour ce fils de rabbin devenu athée, sioniste de gauche puis anarchiste, « c’était surtout le pays de la Révolution ». En 1930, mère et fille partent rejoindre Moïse à Paris. Seule Maria – couturière de son état – arrive à obtenir une carte de travail. Moïse, intellectuel, journaliste et poète yiddishophone (à la maison, Sara ne parle que le yiddish, cette langue germanique des Juifs ashkénazes issue de l’Europe de l’Est, s’écrivant de droite à gauche comme l’hébreu et truffée d’hébraïsmes) n’arrive pas à trouver du travail. Sans papiers, il est régulièrement reconduit à la frontière (italienne ou espagnole selon les épisodes). À chaque fois, il doit rentrer clandestinement en France. Malgré toutes ces épreuves, Sara garde un très bon souvenir de ses premières années passées à Paris, dans le XXe arrondissement. Et l’esprit inventif et un rien subversif du père n’est pas étranger à ce sentiment.
Au cours de la guerre d’Espagne (1936-1939) qui fut, en quelque sorte, l’antichambre de la Seconde guerre mondiale, les parents de Sara accueillent de nombreux réfugiés républicains ou anarchistes. « Ce qui m’a beaucoup impressionnée dans la guerre d’Espagne, ce sont les bombardements, et les enfants morts. Pour une enfant, voir d’autres enfants morts aux actualités, c’est terrible. Je faisais des cauchemars. » Outre les visions horrifiques de bombardiers, Sara a une enfance marquée par le souvenir d’un antisémitisme latent. En 1939, alors que la guerre est dans toutes les bouches et que tous les regards sont tournés vers le fameux couloir polonais, une petite camarade de Sara lui lance : « C’est à cause de toi qu’il y a la guerre ! T’es juive, pis t’es née à Dantzig ! »
À la déclaration de la guerre, Sara et ses parents reviennent de vacances dans le Loiret. Elle passe les premiers mois de cette « drôle de guerre » à Mers-les-Bains, dans la Somme, en colonie de vacances prolongée. Son père, quant à lui, est mobilisé dans l’armée polonaise en France, à Parthenay dans les Deux-Sèvres. « Je sais qu’à un moment il a fait les vendanges. Il m’a envoyé une grappe de raisin par la Poste. Seulement la grappe m’est parvenue dix jours après. Tout était pourri ! Voilà mon père, c’était un poète ! »
En janvier 1940, on l’envoie avec ses cousins et d’autres enfants juifs, sur la Côte d’Azur. Malgré la volonté de se réfugier, loin des tensions de la guerre, l’antisémitisme la poursuit : une petite fille de 10 ans lui affirme que le pain azyme (ce pain que l’on mange durant la Pâque juive) est « fabriqué avec du sang de chrétien » Une anecdote assez caractéristique de l’antisémitisme viscéral qui existait en France, à cette époque : « Elle n’avait jamais vu de Juifs de sa vie, mais elle savait que le pain azyme était fabriqué avec du sang de chrétien ! »
À la rentrée d’octobre 1940, Sara retrouve ses parents et Paris occupé. Elle retourne aussi au lycée. Là, elle découvre qu’une partie des bâtiments est occupée par les soldats allemands, pour les bureaux du Service du travail obligatoire, le STO. « Tous les 11 novembre, nous mettions des rubans tricolores à nos habits et dans nos cheveux, au nez et à la barbe des Allemands. On pensait faire acte de résistance. » À la moindre alerte, il faut descendre dans les abris, les caves. « Mon père trouvait que notre cave n’était pas assez profonde, alors nous courions jusqu’au métro, mais il trouvait encore que celui près de chez nous n’était pas assez profond. Alors nous courions vers une autre bouche de métro, plus profonde. Souvent, pendant que nous courions, la fin de l’alerte sonnait. » Pour Sara et ses cousins, ces alertes, cette course folle vers une improbable bouche de métro représentaient autant d’aventures et de jeux. L’amusement est de courte durée, déjà les premières mesures discriminatoires contre les Juifs sont mises en place (exclusion de la fonction publique, recensement, interdiction de posséder une radio ou un vélo…) En mai 1941, une première grande rafle a lieu. Son père est arrêté puis enfermé à Pithiviers. Il arrive à s’enfuir et se cache à Paris.
La ségrégation s’accentue. 1942, c’est l’étoile jaune que l’on doit porter à partir de 6 ans. « Là, on était marqués. On avait le sentiment d’être du bétail et d’être vraiment montrés du doigt. » Malgré ces brimades morales, Sara reçoit des manifestations de soutien (une femme dans l’autobus qui tient à lui serrer la main, ses amies qui l’accompagnent dans le dernier wagon du métro, celui « réservé aux Juifs », au nez et à la barbe des Allemands).
Le 16 juillet 1942, Sara et sa mère sont arrêtées et emmenées, comme des milliers de juifs, au vélodrome d’Hiver : « Ce jour-là, de la rue des Pyrénées au Vel d’Hiv, je n’ai vu aucun soldat allemand dans les rues. Seuls les policiers français arrêtaient les gens. C’était une ambiance terrible. Ce Vel d’Hiv avait une immense verrière peinte en bleue – pour le camouflage à cause des bombardements – tout ça donnait une lumière glauque. Les gens étaient verts. » Les conditions d’internement sont déjà indignes : les toilettes manquent, et les policiers annoncent froidement que tout le monde va passer la nuit ici, sur les gradins, sans manger ni boire. Maria Lichsztejn décide alors de fuir avec sa fille. L’entreprise est délicate, la mère de Sara tient à ce que sa fille s’échappe la première : « Timide comme une fille de quatorze ans, je me dirige vers la porte et j’essaie de me faufiler derrière les flics. À chaque fois, ils me repoussent. Finalement, j’ai pu me joindre à un groupe de badauds – les Parisiens sont très badauds – qui regardaient s’ils n’avaient pas une connaissance qui avait été arrêtée. J’ai marché à reculons vers eux et je me suis arrêtée à deux mètres d’eux comme si je venais de leur groupe et que je m’étais un peu avancée. Ma mère a réussi à s’évader vingt minutes après moi. » Le lendemain, 13152 personnes, femmes et enfants inclus, sont raflées. « Ce jour-là, mon enfance s’est terminée. La terreur ne m’a plus quittée. Le lycée était le seul endroit où je n’avais pas peur. Je m’y sentais libre. »
Le 24 mai 1944, au petit matin, alors qu’elle se prépare justement pour aller au lycée vivre une nouvelle journée de liberté, on frappe à la porte de la petite chambre où elle et sa mère ont trouvé refuge après la tragédie du Vel d’hiv. C’est la police française, « on » les a dénoncées…

LA RAFLE DU « VEL D’HIV », UNE TACHE SUR L’HISTOIRE DE FRANCE

Les 16 et 17 juillet 1942, au Vélodrome d’Hiver à Paris, les autorités françaises ont rassemblé puis fait déporter 13152 juifs. Pour la première fois, des femmes et des enfants étaient concernés par la rafle.
Il serait simpliste de croire que la répression raciale en France de 1940 à 1944 n’a été le fait que de la volonté des nazis : l’occupant, tout puissant et raciste qu’il fût, a dû trouver des complices locaux pour perpétrer ses crimes.
Ce fut le cas en Belgique, aux Pays-Bas, et bien sûr en France, par le biais du maréchal Pétain, de son président du Conseil Pierre Laval, et de l’ensemble du gouvernement de Vichy. C’est d’ailleurs Pierre Laval qui a demandé que les enfants de moins de 16 ans « soient autorisés à accompagner leurs parents » lors de la rafle, « par souci d’humanité ». Par ailleurs, l’implication de la police française dans la rafle est attestée, même si des esprits bien intentionnés (?) ont tenté d’accréditer la légende que de nombreux policiers avaient prévenu des Juifs de la rarfle qui se préparait: quelques-uns l’ont fait, ce qui ne suffit pas à dédouaner la police, comme on veut souvent le faire croire.
En tous les cas, la rafle du Vel d’Hiv n’a été ni la première, ni la dernière des opérations de ce type menées par la police française. Au soir du 17 juillet 1942, elle se solde par l’arrestation et la déportation de 3118 hommes, 5919 femmes et 4115 enfants. Même pour ceux qui finalement se sont échappés – Sara en fit partie -, un destin tragique était parfois au rendez-vous. Ainsi Sara se souvient de Louise, son amie de lycée, qui avait été arrêtée en compagnie de son père et de son petit frère de 9 ans : « Sa mère, malade, était alors à l’hôpital. Louise, avec l’aide d’un gendarme, a réussi à s’enfuir, puis s’est cachée chez notre directrice », raconte-t-elle. « Huit jours plus tard, lorsque sa mère est sortie de l’hôpital, elle a appris la nouvelle de l’arrestation par les voisins. Elle s’est jetée dans la cage d’escaliers, sans savoir que sa fille était saine et sauve… «