Une sacrée terre

Un pèlerinage sur les terres natales de Jésus Christ ne permet pas d’oublier le terrible conflit qui sévit aujourd’hui entre Israéliens et Palestiniens.

Jérusalem (ici, le dôme du rocher), ville écarteléeEntre Bethléem et Hébron, la route goudronnée longe une succession de collines pelées sur lesquelles de rares troupeaux viennent paître ce qu’ils peuvent trouver. Les cars de pèlerins y défilent sans se soucier du paysage désertique. Peut-être les plus croyants se remémorent-ils Abraham, qui aurait eu l’habitude de promener ses moutons dans la région d’Hébron ? Pourtant, un simple coup d’œil à travers les vitres du bus suffit pour découvrir l’ampleur du conflit israélo-palestinien.

Régulièrement, la route borde un camp d’une dizaine de maisons assez proches entourées par un imposant rideau de barbelés. Un mirador s’élève au-dessus des toits ; l’entrée est surveillée et contrôlée par un portail jaune. C’est une colonie juive, implantée en Palestine.

Ailleurs, des voies secondaires sont barrées par des blocs de béton. C’est Tsahal, l’armée israélienne, qui empêche l’accès à certains chemins pour mieux contrôler les axes principaux. Enfin, il est possible de remarquer de grands panneaux rouges écrits en arabe et en hébreu, à l’entrée de certains villages. Cela marque l’entrée en zone A, contrôlée uniquement par l’Autorité palestinienne, selon les fameux accords d’Oslo.

Le mur des lamentationsAujourd’hui, pour comprendre la situation de cette région, un manuel de géopolitique ou d’histoire s’impose tout autant que les livres sacrés du christianisme, du judaïsme et de l’islam. La religion interfère désormais avec la politique. « Quand les deux s’emmêlent, cela peut faire de gros dégâts ! », prévient Manuel Musallam, ancien curé à Gaza. L’histoire est là pour le démontrer. À Jérusalem notamment, nombreux sont les vestiges du passage des croisés, ces Européens qui, au Moyen-âge, vinrent combattre jusqu’en Terre sainte pour préserver les intérêts de la chrétienté contre l’islam.

Deux camps dos à dos

 

Manuel Mussallam: "Quand les religions s'emmêlent, cela peut faire de gros dégâts."
Manuel Mussallam: « Quand les religions s’emmêlent, cela peut faire de gros dégâts. »

Aujourd’hui, Israéliens et Palestiniens se livrent toujours à une impitoyable lutte, mètre carré par mètre carré, en Terre sainte. Certes, certains rappelleront que les Palestiniens avaient accepté en 1995 de construire un état sur seulement 22% de la Palestine « historique ». Mais à entendre Hasan Khater, secrétaire général de la commission islamo-chrétienne pour l’aide à Jérusalem et aux lieux saints, il y a comme un doute : « Nous, Palestiniens, n’abandonneront jamais la ville sainte ! La situation est actuellement dure, mais l’espoir nous incite à poursuivre notre lutte. »

De l’autre côté, Israël demeure intransigeante quant au tracé des frontières, même si celles-ci demeurent floues. La « clôture de sécurité », censée protéger le pays de Ben Gourion de celui d’Arafat, a par certains endroits été bâtie sur des terres palestiniennes. Hasan Saleh Hussein, maire de Jéricho, dénonce le zèle des autorités israéliennes. « Ma ville commence à se développer mais les frontières définies il y a quinze ans déjà, empêchent toute expansion efficace. Nous avons besoin de construire une nouvelle station d’épuration en périphérie de Jéricho mais nous n’avons plus aucun espace de libre ! Il faut demander à Israël mais ils refusent de nous aider, nonobstant les problèmes sanitaires liés à la conservation de notre ancienne station. »

Tel-Aviv, ultime symbole d'une Israël en pleine expansion... à mille lieux des villes palestiniennes
Tel-Aviv, ultime symbole d’une Israël en pleine expansion… à mille lieux des villes palestiniennes

Autant de constats qui font grossir le camp des pessimistes, également échaudés par d’autres indices comme l’annonce faite en mars dernier par le gouvernement Netanyahou de nouvelles implantations juives à Jérusalem-Est ou la dégradation du sort de la bande de Gaza. Michael O’Sullivan, directeur de la maison d’Abraham, partage cette vision. « Un ami me disait qu’on n’était pas pessimistes, mais réalistes ! Tant que la religion s’en mêle… Seule une sécularisation pourrait sauver le peu de ce qu’il reste… », lâche-t-il.

D’autres critiquent les dérives extrémistes des politiques, comme l’activiste israélienne Noa Nissenboim : « Les courants d’opinion se durcissent, trop influencés par les médias et le gouvernement. En Israël par exemple, l’actualité de la « flottille de la paix » a été passée sous silence puis instrumentalisée pour nous faire croire qu’elle mettait en péril la sécurité de mon pays. J’ai l’impression qu’on utilise des méthodes d’autres temps. »

La vie, toujours

Un soldat palestinien à RamallahUn soldat de Tsahal, à HébronLe quartier de Silwan, à Jérusalem-Est, symbolise toute la complexité du conflit. D’un côté, c’est ici que se sont implantées les dernières colonies juives. De l’autre, chaque vendredi, des militants israéliens et palestiniens réunis manifestent pour un retour au calme. Comme quoi, il existe aussi des optimistes, ou du moins, des personnes qui ont foi en la paix. Ceux-là prêteront plutôt attention à l’annonce faite en août du retour des négociations.  

Et puis, il y a enfin ces milliers de personnes qui préfèrent vivre plutôt que de se perdre dans une réflexion sur une situation politique alambiquée. Il ne faut pas imaginer les villes palestiniennes ou israéliennes comme d’immenses fronts urbains d’une guerre toujours pas déclarée. Certes, il n’est pas rare de croiser un soldat, kalachnikov en bandoulière, dans la rue. Mais la vie poursuit aussi son cours. À Ramallah, l’activité commerciale est intense, les taxis nombreux, les rues bondées. À Tel-Aviv, on se donne rendez-vous à la plage et le premier emplacement de la Knesset, en 1948, est devenu aujourd’hui un centre commercial, symbole d’une terre qui se développe à toute allure.

Le "mur de la honte", à BéthléemLes lieux saints sont devenus des carrefours entre pèlerins du monde entier et entre religions. Jérusalem demeure le plus bel exemple de ce mélange, entre catholiques, orthodoxes, juifs et musulmans. Mais on peut aussi citer Hébron, où le tombeau des patriarches est vénéré par les trois grandes religions du livre. Il y a enfin Bethléem, où, dans le ciel, les tours de la basilique de la Nativité côtoient les minarets. Là-bas, nul questionnement sur la politique ; chacun s’emploie à prier et à célébrer l’universalité de l’être humain. Et si une partie de la solution se trouvait dans la religion ?