Un royaume plombé

Quelques repères sur les années de plomb du règne du Roi Hassan II. Ces années ont vu la mort de Medhi Ben Barka, du général Mohamed Oufkir et l’emprisonnement, et trop souvent les tortures, de nombreux opposants au Roi, ainsi que la répression de toute contestation.

L’arrivée du nouveau Roi Mohamed VI, fils d’Hassan II, en 1999, fait sorti le Maroc de cette inquiétante et répréhensible période où les Droits de l’Homme ont été bafoués…

Effigie du Roi Hassan II sur un billet actuel de 200 Dirhams (18.25 €)Quelques années après l’arrivée au pouvoir du roi Hassan II en 1962, le Maroc connaît un virage politique. Le souverain fait en effet passer une nouvelle constitution qui lui donne un pouvoir absolu. Ces nouvelles lois sont mal acceptées par l’opposition de gauche. Des contestations éclatent avec notamment la révolte de Casablanca en 1965. Le 29 octobre de cette même année, Mehdi Ben Barka, chef charismatique de la gauche, est enlevé boulevard Saint-Germain à Paris, puis secrètement assassiné. Au nom de l’unification du pays, Hassan II réprime.

En 1971, l’armée tente un coup d’État qui fait plus de cent morts au palais royal d’été de Skhirat (20 km de Rabat). Le 16 août 1972, le général Mohamed Oufkir monte une attaque aérienne contre l’avion du souverain alors que celui-ci rentre d’un voyage en France. Oufkir, selon la thèse officielle, se suicide. Hassan II, lui, échappe à l’attentat. Au bout de trois ans, il trouve enfin un terrain d’entente politique avec son opposition et son armée. Néanmoins, toutes les tentatives de dissidence sont durement sanctionnées. Ce règne de fer, qui durera jusqu’au début des années 90, conservera le titre « d’années de plomb ».

En 2004, Mohammed VI, au pouvoir depuis la mort de son père en 1999, crée l’Instance Équité et Réconciliation (IER) pour faire la lumière sur les exactions commises depuis l’indépendance et indemniser les victimes. Pendant près d’une année, l’IER examine plus de 16 800 dossiers et entend 200 victimes de la répression des « années de plomb », réalisant du même coup une première dans le monde arabo-musulman : retransmettre en direct à la télévision nationale les témoignages d’anciens torturés.

On y apprend les enlèvements, les sévices sexuels, l’atrocité des conditions de détention… Abdallah Agaou est de ces victimes. Il témoignait dans une audition retransmise à la télévision le 22 décembre 2004 : « Nos cellules étaient des tombeaux. Nous étions en permanence dans l’obscurité. Nous n’avions qu’une dalle de ciment en guise de lit, un trou creusé dans le sol pour faire nos besoins, un seau d’eau. »

Malgré le travail de mémoire engagé par Mohamed VI, les débats restent aujourd’hui encore vifs sur le nombre exact de victimes du règne d’Hassan II. Et, si les réformes constitutionnelles de 1992 et 1996 ont assoupli le caractère absolutiste du régime, la menace islamiste hypothèque aujourd’hui la libéralisation totale du royaume.

 

Alexandre Mathis