Un muet désespoir

Déporté à Auschwitz avec sa famille, en mars 1944, il est revenu des camps, avec seulement une de ses deux sœurs. André Kahn, à l’instar de Chimène dans Le Cid qui cherche « le silence et la nuit pour pleurer » éprouve des difficultés à raconter son expérience à ses proches. Préférant témoigner devant des gens qu’il ne connaît pas et dont il sait ne pas pouvoir les blesser. Il y a peu, il a ouvert une brèche dans son mutisme en acceptant d’accompagner ses enfants et petits-enfants à Auschwitz-Birkenau. C’était au mois d’août dernier. C’est à cette occasion que nous l’avons rencontré, alors que nous interviewions Sara à l’ombre de la porte du camp d’Auschwitz I.

« Si tu fais du bruit, je t’étrangle ! » En 1940, c’est par les menaces terribles proférées par la femme qui fait passer la famille Kahn de son Alsace natale vers Paris, qu’André découvre la violence assourdissante de la guerre. Son père, marchand de bestiaux à Haguenau « depuis cinq générations ! » (André le précise, comme pour marquer un enracinement qu’on a voulu lui contester jadis) a décidé de fuir la région désormais rattachée au Reich. André a seulement une dizaine d’années. Caché avec sa mère, ses deux frères et ses deux sœurs à l’arrière d’un camion transportant des sacs de pommes de terre, le périple n’a rien d’une aventure.
La vie à Paris est un peu plus confortable. André va à l’école jusqu’en 1942, jusqu’à ce qu’il soit obligé de porter l’étoile. « L’école m’a alors interdit de revenir ! » Contraint de travailler chez un marchand de livres près du Boulevard Sébastopol, André est finalement arrêté avec toute sa famille par trois gendarmes français. Nous sommes le 7 mars 1944, il vient d’avoir 15 ans. Tous restent à Drancy jusqu’au 27 mars, puis ils sont transférés à Auschwitz.
« En sortant du train, je me suis retrouvé tout seul. » Ne comprenant pas tout, il se laisse guider : « Quelqu’un derrière moi m’a demandé mon âge et m’a lancé : ‘Dis que t’as 17 ans !’ J’ai obéi, machinalement. » Il se retrouve alors dans le camp d’Auschwitz, déshabillé, tatoué. « J’ai toujours cru que j’étais arrivé à Birkenau, en fait non. » La rampe n’existait pas encore. On débarquait les convois à la Judenrampe à mi-chemin entre Auschwitz et Birkenau. Le premier soir est terrible. « Dans le baraquement, j’ai demandé à tout le monde : ‘où sont mes parents ?’ Personne n’a répondu… » Le lendemain un homme lui montre les cheminées, la fumée et lui explique la cause de ces embrasements. « Ce monsieur s’appelait Joseph Wargon, il avait 35 ans, il était seul, lui aussi. Il m’a considéré comme son fils, il m’a toujours soutenu, remonté le moral. » C’est ce même Joseph qui, la veille, lui avait conseillé de dire qu’il était tourneur. Les « spécialistes » étant mieux considérés dans les attributions pour le travail. Il lui donne aussi un autre conseil : « Si tu veux vivre, pense à toi. Ne pense pas à tes parents, ne pense pas à tes frères ni à tes sœurs. »
C’est ainsi qu’André s’improvise tourneur. « J’étais dans une usine à Monowitz. On m’a mis devant une machine deux fois plus grande que moi. » Les conditions de travail sont un tout petit peu meilleures et André noue des relations durables. « On était une bande de 7-8 personnes. On se remontait le moral. Joseph qui avait une usine de fermoir pour valises, nous disait : ‘Après notre libération, venez me voir si vous êtes dans le pétrin.’ » Un jour, André casse une pièce sur la machine. Joseph le pousse à ne pas avouer sa faute. La sanction serait immédiate : la mort pour sabotage. On le torture. « Je n’ai jamais avoué. J’ai tenu grâce à Joseph. »
Au début de janvier 1945, ils sont transférés au camp de Mauthausen (Autriche), puis vers Hanovre. « Ici, on a retrouvé notre usine. Ils avaient tout déplacé. On a retravaillé. » Début avril, il marche jusqu’à Bergen-Belsen. Le camp est déjà le tombeau décrit par Sara. « Pendant douze jours, j’ai traîné des cadavres. » André finit par attraper le typhus quelques jours avant la libération du camp (15 avril 1945). Il pèse alors 25 kg. De cette date à son retour à Paris, le 5 juin 1945, il n’a que trop peu de souvenirs. « Je me suis retrouvé à l’hôtel Lutetia, dans la même chambre que Charles Zelty, un de mes compagnons d’usine. On nous a d’ailleurs pris en photo… » Ce cliché constitue l’une des rares images de l’hôtel Lutetia.
Six jours après son arrivée, une infirmière lui annonce que l’une de ses sœurs l’attend dans le couloir. « Quand je suis sorti dans le couloir, j’ai cherché… Le lieu était très encombré : pas de sœur ! En fait, je l’avais croisée plusieurs fois, mais on ne s’était pas reconnus ! » Cette sœur s’avère être l’unique survivante de la famille. Du parcours de sa sœur tout au long de ces mois de détention, André ne sait pratiquement rien. L’une et l’autre n’ont jamais parlé de leur expérience respective au camp.
André reste près d’un mois à l’hôtel Lutetia. Vient le délicat problème du retour dans la famille. « Quelle famille ? Ils ont tous disparu ! » Ses parents, ses frères et une de ses sœurs ont sans doute été sélectionnés pour la chambre à gaz dès leur arrivée à Auschwitz. Soixante ans après, le drame de cette sélection semble toujours hanter André.
Après le retour des camps, un oncle de Strasbourg ne prend même pas le temps de venir le voir, « parce qu’il a trop de travail. » Un autre oncle, de Vayrac, dans le Lot, les accueille chez lui. On insiste pour qu’André aille dans un lycée d’enseignement professionnel. « J’ai voulu mettre à profit mon expérience de tourneur. Mais j’ai quitté l’école après un trimestre. Je ne voulais pas être un poids pour mon oncle. Je voulais gagner ma vie. » Il travaille comme marchand, chez ce même oncle, grossiste. Puis finalement il est engagé comme représentant chez Lévy Frank et Compagnie où il restera vingt ans. « Mon patron n’a su que trois ans après mon embauche que j’étais un ancien déporté. En voyant le tatouage sur mon bras… » Il ne revoit pas ou peu ses anciens co-détenus. « Je suis allé voir Joseph, boulevard Voltaire à Paris, pour du travail, mais quand je l’ai vu, lui et son frère en costumes et cravates, je suis parti. C’était pas pour moi. Moi, je n’avais rien… »
André ne parle pas de sa déportation. Il se marie et a deux enfants. « J’ai parlé une seule fois de ma déportation à ma femme. On n’en a jamais reparlé… » C’est son beau-père qui le pousse à demander sa carte de déporté afin de toucher une pension. Un jour, sa fille l’interroge. Elle a vu à la télé, « un monsieur avec un tatouage comme le tien… » André ne peut lui répondre. « Je ne veux pas qu’ils sachent. Je ne veux pas les faire souffrir ni qu’ils culpabilisent. Aujourd’hui je parle un peu à mes petits-enfants. »
En 1998, il accepte de témoigner devant une classe du LEP de Auch, avec deux autres survivants. « L’un d’eux, un déporté pour résistance, monopolisait un peu la parole. J’ai voulu raconter ma propre expérience. On s’est un peu accrochés. » Les élèves demandent alors à le revoir, seul. « J’y suis retourné plusieurs fois entre 1999 et 2000. » Devant des inconnus, André se livre plus facilement. Aussi quand il témoigne devant la classe d’un de ses petits-fils, il demande à ce que ce dernier ne soit pas présent. « Les élèves du LEP, devant qui j’ai témoigné plusieurs fois, ont voulu m’emmener à Auschwitz. Je ne voulais pas. Ils ont réuni l’argent en organisant des bals, des kermesses. Alors je suis parti avec eux. » C’était en 2001. Le retour dans ce lieu, où toute sa famille a disparu corps et biens, le rend littéralement malade. « J’ai fait une dépression. Je suis même allé voir un psychiatre ! »
Pour autant, André va régulièrement accompagner des classes. « A chaque voyage, c’est à la fois un cauchemar et une bonne chose. » En 2005, il ne fait pas moins de trois déplacements vers Auschwitz dont le dernier au mois d’août, avec toute sa famille. C’est là qu’il a croisé notre groupe. Sa sœur, qui l’accompagnait, a cru reconnaître en Sara, une compagne de détention. Son ami Charles Zelty était là, lui aussi accompagné de sa famille. Bouleversé, ému aux larmes, André débattait avec sa sœur pour savoir où ils avaient débarqué ce mois de mars 1944. Birkenau ou la Judenrampe ? Qu’importe. Le cauchemar teinté d’euphorie était visible, et André, entouré de ses petits-enfants, semblait revivre. Songeant que peut-être, un jour, il arriverait à se confier complètement à ses proches.

Papy a survécu à Auschwitz

Clément Jusse est le petit-fils d’André Kahn, ancien déporté. Accompagné d’une partie de sa famille, il tente d’expliquer comment il vit cette situation familiale.

On pourrait croire qu’en étant petit-fils de déporté, discuter de la Shoah est chose facile. Pourtant, « je n’ai pas envie de faire partager ma souffrance à ma famille », souligne André Kahn, ancien déporté à Auschwitz.
Clément, lycéen, fait remarquer que son grand-père arrive malgré tout à en parler. Certes pas à sa fille, mais au moins à ses petits-enfants. Cependant le septuagénaire raconte cette période comme s’il s’agissait d’un mauvais rêve, désormais révolu.
Alors, pour en savoir plus, Clément a demandé à son grand-père de l’emmener, lui et sa famille, sur les traces de sa détention. Ils sont ainsi partis ensemble en pèlerinage à Auschwitz. « Ça fait un choc de retrouver tout cela en état », avoue l’adolescent, qui, du fait de son lien familial avec l’ancien déporté qu’est André,  a vécu cette expérience avec encore plus d’intensité.
« Il nous expliquait des choses dans le camp, mais en dehors, il n’en parle pas » remarque Clément. Pour s’exprimer, le survivant se contente de montrer la cassette vidéo du témoignage qu’il a enregistré pour le compte de la « Fondation de l’Histoire visuelle des survivants de la Shoah », créée par Steven Spielberg en 1994, après la sortie de la « Liste de Schindler ».
André Kahn, qui connaît l’importance de ce devoir de mémoire, a cependant accepté d’aller évoquer son expérience devant la classe de son petit-fils. « Tout le monde me posait des questions auxquelles je ne savais pas toujours répondre, alors j’ai décidé de le faire venir », explique Clément. L’épreuve, pour l’un comme pour l’autre, a été difficile, au point que le petit-fils a refusé d’y aller. C’était « trop dur », explique-t-il.
André Kahn, hanté par le cauchemar de son passé,  voudrait que ses descendants n’aient plus à traîner le boulet de sa mémoire.

Alexandre Mathis