Turlututu chapeau pointu

Difficile d’échapper aux vendeuses de chapeaux coniques dans les lieux touristiques de Hanoi. Devenu pièce de collection des touristes occidentaux, cet ustensile traditionnel n’est pas pour autant abandonné par les Vietnamiens.

Difficile d’échapper aux vendeuses de chapeaux coniques dans les lieux touristiques de Hanoi. Devenu pièce de collection des touristes occidentaux, cet ustensile traditionnel n’est pas pour autant abandonné par les Vietnamiens.

Le chapeau conique a au moins un avantage sur son homologue français : le fait d’avoir survécu aux années. Alors que le béret n’a été préservé que dans les méthodes Assimil et au fin fond des villages tricolores, il n’est pas rare au Vietnam de croiser un chapeau conique, en ville comme à la campagne.

Originaire de Chine, il reflétait l’étendue des richesses de son propriétaire. Alors que les mandarins bénéficiaient de coiffes en osier tressées à la main, le peuple devait se contenter de chapeaux en bambou, qui tombaient rapidement en lambeaux. La révolution s’est donc aussi accompagnée d’une baisse des inégalités en matière de coiffure.

Le galure asiatique a subi de nombreuses transformations au cours des décennies. Réadapté dans un premier temps par le Vietnamien Dao Duy Tu au XVIIème siècle, c’est le missionnaire Pierre Langlois qui a bouleversé son mode de production. Au XVIIème siècle, le Français, pour diffuser plus facilement le christianisme, a fait se regrouper à Phuc Vinh, un quartier de Hué, 400 familles de fabricants de chapeaux de la région. L’industrie du chapeau conique a alors pris son envol.

Mais l’intérêt pour cette profession est aujourd’hui en chute libre. Mme Huong, 45 ans, qui réalise deux à trois de ces objets par jour depuis 24 ans, évalue son salaire mensuel à 450 000 dongs (30 euros)1 : il existe désormais de nombreux emplois beaucoup plus attrayants et surtout mieux payés.
« Parmi mes quatre enfants, une de mes filles est coiffeuse, une autre couturière. Les deux derniers sont encore à l’école mais je ne pense pas qu’ils perpétueront la tradition. » témoigne Mme Huong, qui ne semble pas pour autant s’inquiéter de cette perte. « Même les gonfleurs de roues de vélos, au coin des rues, sont mieux payés ! » renchérit Nguyên Vien Thong, guide touristique francophone.

La durée de vie de cet accessoire étant de trois mois, Mme Huong met quotidiennement du cœur à l’ouvrage, en ajoutant parfois une touche de fantaisie. « Habituellement, on dispose dix-sept cerceaux de bambou sur un cadre en bois de forme conique, puis on y applique trois couches de latanier » commente le guide, alors que l’artisane commence la seconde étape. «Ici, elle a rajouté une feuille de papier journal découpée entre les différentes couches de latanier » continue-t-il en portant le chapeau à la lumière pour faire admirer les dessins par transparence. « Ensuite, on coud les différentes parties avec un fil de nylon (qui a remplacé la soie) et on vernit avec de la sève de sapin, pour protéger de la pluie. La fixation de la mentonnière vient en dernier. »
Les décorations varient d’une région à l’autre, comme au village de Huong Can (à 300 km de Hué), où on joue sur le contraste du fil noir sur fond blanc. « On peut aussi broder des motifs avec des fils de couleurs vives à l’intérieur » ajoute l’experte. « Mais cela intéresse principalement les riches, les touristes et les vieilles femmes. »

Les jeunes bouderaient-ils la coiffe traditionnelle ? « Moi je le portais avec des copines au lycée » rétorque Nhu My, étudiante en sciences à Hué. « Mais nous étions une minorité », concède-t-elle. En ville, les jeunes filles commencent à lui préférer le bob, alors que les garçons adoptent la casquette, plus confortable et plus « tendance ». Mais la population rurale du Vietnam reste fidèle à cet ustensile de plus de quatre siècles : les petits cônes blancs ne sont pas près d’abandonner le vert tendre des larges rizières.

1 On estime le salaire moyen vietnamien à plus d’un million de dongs par mois (67 euros).