Si c’est femme…

15 avril 1945, Sara et sa mère sont libérées du camp de Bergen Belsen. 326 jours après avoir été arrêtées. Une éternité. Lorsque Sara arrive en France, elle pèse une quarantaine de kilos, elle a eu le typhus « comme cadeau d’anniversaire », elle a reçu la cervelle d’une jeune fille sur la figure, elle a été humiliée quotidiennement, elle a eu faim. Elle débarque avec sa mère dans une France libre mais écorchée vive et peu encline à reconnaître ces prisonniers si spéciaux. La réadaptation à la vie se fait difficilement. Sara va mettre près de quarante ans à rompre un silence encombrant.

Après la marche de la mort, une autre épreuve tout aussi pénible attend les rescapés d’Auschwitz. Bergen-Belsen, un camp de concentration près de  Hanovre, en Basse-Saxe, où des dizaines de milliers de prisonniers mourront de faim et de maladies en l’espace de quelques semaines.
« A Bergen-Belsen, on ne travaillait pas mais on ne mangeait pas non plus. » Les rescapés passent le plus clair de leur temps à s’épouiller – les plus jeunes organisant même des courses de poux – et à rechercher une improbable nourriture. « Une amie à nous, qui avait pu garder sa bague de fiançailles – certaines avaient réussi à garder des bijoux qu’elles gardaient dans des endroits disons « profonds » – l’a échangée contre deux pains. »
A Bergen-Belsen, Sara va croiser la route d’Anne Frank (celle du Journal), ainsi que la mère de Simone Veil. « Elle avait trouvé un filon : la corvée de pluches. On pouvait manger des légumes. Pendant trois jours, elle m’a fait survivre. » Malheureusement l’une comme l’autre sont emportées par le typhus, que Sara contracte à son tour. « Le 16 mars 1945, le jour de mon anniversaire. J’avais 17 ans. » C’est une nouvelle fois par sa mère que vient le salut. Maria vole de l’eau chaude aux cuisines pour éviter à sa fille la déshydratation, principale cause de mortalité pour les malades atteints du typhus. Elle porte les barils de soupe pour mieux en faire profiter sa fille. « A la fin, ma mère pesait 35 kilos. On voyait ses dents à travers ses joues. Je pesais 45 kilos. On avait un rutabaga pour vingt… »
Un dernier épisode violent se déroule quelques jours avant la libération du camp par les Britanniques. « Les Allemands avaient, depuis quelques jours, mis un drapeau blanc au sommet du baraquement de l’administration pour signifier qu’ils se rendaient. Nous avons vu arriver des soldats. On a crié « hourra », chanté. C’était des soldats hongrois – alliés des Allemands. Pensant qu’on se moquait d’eux, ils ont ouvert le feu. J’ai reçu la cervelle de la fille qui était devant moi. A 17 ans, ça fait un drôle d’effet. »
Le 15 avril 1945, la première armée britannique coupe les barbelés du camp. « Sur le moment, on n’a pas réalisé qu’on était libérés. » Sara et sa mère croisent la route de prisonniers de guerre français. Par compassion, ils tuent des vaches pour nourrir les survivantes. « J’ai reçu des cadeaux de la part de ces prisonniers, un harmonica, une mandoline et même six volumes du Comte de Monte Cristo  datant de 1882 ! »
Après avoir traversé l’Allemagne en camion, en chantant la Marseillaise, Sara retrouve les joies du train. En effet, tous les prisonniers « raciaux » voyagent jusqu’à la frontière franco-belge dans des wagons à bestiaux. Cependant, les wagons sont moins bondés (et pour cause 83 000 Français juifs sont morts dans les camps !) et, comble du luxe, la paille jalonne le sol.
Aujourd’hui encore, à l’évocation de cet épisode peu glorieux pour le « libérateur », Sara fulmine mais elle n’en oublie pas pour autant l’essentiel : une responsabilité allemande certaine. « En traversant l’Allemagne, on voyait les gens qui cherchaient dans des décombres, on ne pouvait pas avoir pitié d’eux. On avait le sentiment que tous les Allemands savaient. » L’expérience des camps l’a endurcie en tous points. « Lors du retour vers la France, on était allongés sur cette paille. Une femme, qui devait avoir l’âge de ma mère, me gênait un petit peu. Je lui ai donné un coup de pied dans la tête ! C’est un exemple pour vous montrer qu’ils avaient quand même réussi à faire de nous des sous-hommes. ». Ce n’est qu’à la frontière franco-belge que nous avons eu droit à des wagons avec des places assises.
Dans une France complètement anéantie, l’accueil de ces prisonniers un peu spéciaux n’est pas des plus chaleureux. « Après les wagons à bestiaux, on nous a remis dans les autobus de ligne, les mêmes autobus à plate-forme qui nous avaient embarqués pour le Vel d’Hiv ! » Le contraste par rapport au traitement des prisonniers « politiques » est saisissant. « Ça ne faisait que confirmer notre sentiment que les Juifs comptaient pour du beurre… »
Comment peut-on reprendre une vie normale après Auschwitz ? La question a été maintes et maintes fois étudiée. Primo Levi n’a jamais vraiment accepté. Sans cesse bringuebalé entre le désir de partager son expérience – comme dans son plus célèbre ouvrage Si c’est un homme – et la volonté farouche de tourner la page, il a fini par se suicider. De son côté, l’écrivain Yechiel De-Nur a joué sur un tout autre registre en entreprenant une cure de LSD – sous contrôle médical – pour échapper à ce qu’il appelait « le poison du souvenir ». Sara, elle, après Auschwitz, ne voulait plus être juive.
La réadaptation est très dure. La famille, qui ne peut comprendre ce que Sara et sa mère ont vécu, est très attentionnée, trop, selon Sara : « Ils nous (Sara et sa mère ndlr.) ont gavées de nourriture. On nous a donné une chambre avec un lit mais on se couchait par terre. On ne pouvait plus dormir normalement. » Sara et sa mère ont été les seules de sa famille à connaître la déportation. Ses oncles, tantes, cousins sont passés entre les mailles du filet, tout comme son père qui, après s’être évadé de Pithiviers en août 1941, a passé le reste de la guerre caché à Paris. A leur retour des camps, la famille de Sara ne se reformera pas, ses parents décidant de se séparer.
Sara retourne au lycée comme si l’expérience qu’elle avait vécue n’avait été qu’une simple parenthèse dans sa vie d’adolescente. Seulement, quelque chose semble s’être déréglé. « J’avais peur de l’amour, peur des hommes. » De plus, elle n’est plus si bonne élève : « Les filles s’effondraient quand elles avaient un zéro de conduite. Moi qui sortais de la Mort, je ne pouvais pas pleurer pour ce genre de choses. Au contraire, je faisais les 400 coups ! » Les professeurs n’osent trop rien dire. En plus, on la met en classe de seconde alors que toutes ses amies sont en première ! Elle travaille dur pour rattraper son retard et obtient, en seconde, son 1er bac lors d’une session spéciale. Elle passe directement en terminale «philo» et retrouve ses camarades. Elle échoue, là, à sa 2e partie de bac. L’année suivante elle se retrouve dans une classe de remise à niveau pour les personnes qui avaient été retardées à cause de la guerre et réussit le bac. De nombreux garçons, résistants ou combattants, composent surtout cette classe particulière. « C’est là que j’ai rencontré mon futur mari. » Avec cette rencontre, c’est la vie qui reprend le dessus. Une vie qui s’écarte de son héritage juif. Elle épouse un non-juif au grand dam de ses parents et des parents de son mari. Elle a deux enfants, une fille et un garçon. « A chacune de ces naissances, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. » Une peur viscérale reste présente. « Peur que ça revienne un jour ! »
En 1949, Sara reprend contact avec la vie juive. Son père la pousse à faire du théâtre de marionnettes en yiddish. C’est à la mort de ce dernier, en 1969, qu’elle va réellement se replonger dans cette activité et participer aux activités développées par la Maison de la Culture yiddish (pièce de théâtre, traductions de textes…)
Pendant toutes ces années, Sara n’évoque pas sa déportation. « On n’en parlait qu’entre déportés. De toute façon, quand nous sommes revenus, on ne voulait pas nous entendre. » En décembre 1983, Maria Lichtsztejn meurt à son tour. Dans les papiers de sa mère, Sara trouve un manuscrit en yiddish qui décrit tout le périple : « Je l’ai traduit. Ça a été très dur. Non pas à cause de la langue, mais à cause des souvenirs que ça a remués. » La mort de sa mère lui révèle la nécessité de relayer la parole des déportés. Le déclic intervient, deux ans plus tard, lorsqu’elle accepte de témoigner devant les élèves de sa fille, alors professeur de lettres.
Depuis cet épisode, Sara témoigne dans les écoles, les collèges et les lycées. Cet exercice est crucial pour elle, cela permet d’aider à mieux faire comprendre l’enseignement dispensé aux jeunes. Un exemple ? « Quand je suis devant les élèves, ils me demandent souvent pourquoi les Juifs se sont fait recenser en octobre 1940 au lieu de se cacher, je peux leur répondre. Les gens, pour une fois, voulaient être en règle avec la loi française » Quand elle parle, sa voix est très calme, un ton quasi neutre, monocorde. Et pourtant, derrière cette sérénité, qui tient plus de la pudeur que d’une froideur morbide, on peut sentir toute la déchirure. Surtout lorsqu’on évoque avec elle, les enfants. « Pour moi, les enfants sont morts deux fois. La première en étant séparés de leurs parents, la seconde dans les chambres à gaz… »
En 2003, elle saute le pas et retourne à Auschwitz, pour la première fois depuis sa libération, et à la demande implicite de ses enfants. Cette visite est une délivrance : « Je n’ai plus eu peur de la mort. » A la voir cheminer du haut de ses 77 ans, toute une journée à Auschwitz-Birkenau alors que le plus robuste des visiteurs a déjà fait une halte au bar Le Scorpio, on peut croire à cette énergie régénératrice. Après avoir été la plus grande usine de mort de l’histoire de l’humanité, voilà que le complexe Auschwitz-Birkenau se révèle être un lieu de jouvence. C’était la moindre des choses.

L’Hôtel Lutétia et le retour des déportés

A l’hôtel Lutétia, un établissement luxueux situé rue d’Artois à Paris, seule une plaque commémorative rappelle aux clients fortunés le passé émouvant du lieu : dès avril 1945, le bâtiment, qui avait abrité pendant l’occupation le siège des services secrets nazis à Paris, fut transformé en centre d’accueil pour les déportés de retour des camps.
L’hôtel avait été réquisitionné à cet effet par le général de Gaulle. Dans un premier temps, les autorités avaient envisagé d’utiliser la gare d’Orsay, mais cette dernière s’était avérée insuffisante pour accueillir les rescapés souvent épuisés ou convalescents.
Au Lutétia, chaque bus qui ramène les rares survivants des camps de l’Est donne lieu à des scènes poignantes de retrouvailles. Pour ceux qui y assistent mais pour qui l’insoutenable attente continue, chaque jour renforce la certitude qu’ils n’auront pas ce bonheur. Les familles brandissent des photos, hurlent des noms aux rescapés dans l’espoir de la moindre information.
Les survivants, quant à eux, sont auditionnés par un bureau militaire chargé de déceler les collaborateurs cherchant à blanchir leur trouble passé. S’en suit une visite médicale, les plus mal-en-point sont directement hospitalisés.
Les survivants en attente d’un lieu d’accueil sont hébergés à l’hôtel. Séquelles des camps :  certains ne veulent pas dormir dans des lits, trop confortables après le choc des camps nazis. C’est aussi au Lutétia que la presse découvre l’ampleur des crimes nazis grâce aux premiers témoignages des survivants. Et la population découvre peu à peu l’inimaginable.

Retour à Auschwitz

Lorsque Dominique Gaye a demandé à l’Union des Déportés d’Auschwitz un survivant pour l’accompagner durant un voyage d’études à Auschwitz avec un petit groupe d’étudiants, je me suis tout de suite proposée. Mais en apprenant que ce voyage ne pourrait se faire que pendant les vacances scolaires, j’ai un peu déchanté. Pour moi, Auschwitz c’était l’hiver : la neige, le froid terrible.
Nous nous sommes tout de même mis d’accord et je ne l’ai pas du tout regretté. L’expérience a été plus que positive. Je me suis retrouvée le mardi 23 août 2005 dans les locaux du CLEMI, rue de Vaugirard, à Paris où m’attendaient, outre Dominique, quatre jeunes gens et un adulte. Je me suis tout de suite sentie à l’aise avec eux ; je connaissais déjà Thibault, étudiant en histoire, qui était venu nous voir jouer en yiddish au théâtre et qui menait l’interview en compagnie d’un lycéen : Alexandre et d’un étudiant : Samuel, tandis que le quatrième étudiant : Julien, faisait tourner la caméra. Le second adulte, Jean-Michel, nous accompagnait en tant qu’historien.
L’ambiance était très chaleureuse et nous sommes vite passés au tutoiement. Ils m’ont fait raconter presque tout mon périple de guerre. Je leur disais que je n’aurai plus rien à ajouter le lendemain, et là aussi, je me trompais.
Dès que nous avons mis le pied à Birkenau, je me suis sentie comme dans un état second. Une incroyable énergie s’emparait de moi ; j’oubliais l’herbe et les petites fleurs pour ne penser qu’à ce que j’avais vécu là soixante et un ans auparavant et je revoyais les lieux tels qu’ils étaient alors. C’était comme si j’avais rechargé mes batteries. Mes compagnons ont dû sentir cette autre dimension. Ils me regardaient marcher, lentement certes, mais d’un pas sûr sous la pluie qui dégoulinait sur nous ; l’unique parapluie était tenu par Thibault, qui posait les questions, au-dessus de la caméra que Julien manœuvrait très sérieusement. Samuel et Alexandre posaient également beaucoup de questions.
Malgré la tristesse et la désolation de ces lieux, nous avons plaisanté et ri, comme nous le faisions autrefois au camp. Je me sentais avec eux plus une camarade âgée qu’une mère ou une grand-mère. Les quatre jeunes m’ont impressionnée par leur attitude mûre vis-à-vis de ce qu’ils voyaient et entendaient. Je sais qu’ils n’oublieront pas. Ils ont déjà fait un travail remarquable. Je veux les remercier, ainsi que Jean-Michel et Dominique, de m’avoir associée à leur émotion en me faisant participer à ce voyage.