Shutter island, l’île mystérieuse

Retour du duo Scorsese/DiCaprio pour un thriller fascinant à défaut d’être parfait. Encore une performance de haute volée de Leonardo qui met en valeur à lui tout seul toute la subtilité psychologique du film.

Le cinéma de Martin Scorsese revient de loin. Insignifiant il y a encore 10 ans, il peut dire merci à DiCaprio d’être venu le sortir de son coma éveillé. Quatrième collaboration entre les deux hommes avec Shutter Island. Premier plan magistral d’un ferry qui sort de la brume, où le marshal Teddy Daniel (Leonardo DiCaprio donc) se remet difficilement de la houle. Prémonitoire malaise face au déluge de révélations nauséeuses qui attendent cet homme. Aidé de son collègue Chuck Aule (Mark Ruffalo, transparent), les voilà à enquêter sur la disparition d’une certaine Rachel, évadée de la prison de Shutter Island.

Ce bout de terre si mystérieux n’est pas sans rappeler L’île noire de Tintin, roche coupante et allure sombre où la tempête n’est jamais loin. Ambiance lourde, personnel au visage grave, tout de suite, le malicieux marshal sent que son enquête va se révéler douloureuse. Cette atmosphère pesante n’est pas sans rappeler les phobies de Polanski de l’exiguë ou la tension narrative d’Hitchcock. À la différence d’un Tarantino qui laisse une place immense à la référence cinéphile, Scorsese se plaît à distiller ici et là ses influences, jamais ostentatoire, mais belles et bien présentes. Shutter Island se veut une plongée dans le film noir américain façon année 50. Malin quand on sait qu’il fut catalogué de fer de lance du nouvel Hollywood.

Shutter Island de Martin Scorsese, avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley (U.S.A., 2h17, 2010)

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Sujet scorsesien

L’italo-américain se plaît à traiter depuis toujours de la folie. Raging Bull, Taxi Driver, Aviator mais aussi d’une certaine manière la dernière tentation du Christ, la plupart de ses films prennent toujours pour cible une forme de déviance mentale. Même Casino, indirectement, montrait une société accro au superficiel et aux paillettes. Comme un malade, Marty se sent obligatoirement redirigé vers son thème de prédilection. Le sujet à de quoi puisque l’histoire mêle enquête policière étrange et remonté à la surface des démons de Teddy Daniels. C’est ici que se trouve la force majeure du film. Par sa capacité à montrer le réel et l’imagé, Scorsese inverse les figures de styles. Le marshal se voit comme désincarné tant son psychisme se révèle peu à peu capté, maîtrisé, manipulé, presque enfermé dans des figures géométriques. À l’inverse, on voit une personnification de l’île, capricieuse, manipulatrice, forte et perverse. Les dédales de couloirs renvoient aux bifurcations de l’esprit humain, où pour y comprendre quelque chose, il faut la voir dans sa totalité.

 

De cet audacieux développement du fond, le réalisateur se perd un peu dans un classicisme un peu dommageable. Voilà un cinéma encore par moment boursouflé. Comparé au récent Tetro de Coppola, Shutter Island ne parvient pas à s’émanciper totalement du carcan qui lui empêche de pleinement plonger dans la folie. Le recul prend forme notamment dans les scènes de flashbacks des camps de concentration, réminiscence du passé douloureux du héros. C’est de façon très convenue que nous est montré ce qui sonne pourtant comme un élan inconscient de dénonciation du comportement américain à la libération des camps. À l’instar d’Inglorious Basterds, le film illustre une forme de barbarie américaine, et une inactivé culpabilisatrice face à la Shoah. Cette petite erreur de forme est d’autant plus regrettable que les cauchemars permettent une stylisation fabuleuse des démons de DiCaprio. Des feuilles qui volent au ralenti, une femme fantôme qui part en cendre, l’ex star de Titanic n’en fini plus de sa fuite en avant avec des rôles torturés.

DiCaprio magistral

Le désormais préféré de Marty continu donc d’épater tout le monde avec cette nouvelle performance. Pas étonnant que les Oscar ne lui aient pas encore donné de statuette, sa carrière trop révoltée, son choix de rôles trop subtils ne correspondent guère aux canons détestables de l’académie, enfermée dans un archaïsme regrettable. DiCaprio élève à lui tout seul Shutter Island, ne laissant que rarement la place aux autres de s’émanciper- hormis Ben Kingsley et quelques seconds rôles. C’est bien simple, il est désormais indispensable à Scorsese qui a trouvé en lui son nouveau DeNiro. Deux noms à consonance italienne, deux visages fascinants et pourtant une manière de jouer et d’aborder le métier d’acteur radicalement différente.

Au passage, on peut facilement faire un parallèle entre le personnage de Teddy Daniels et l’une des figures les plus fascinantes de Robert DeNiro : Noodles. Ces deux êtres perdus dans un environnement trop étouffant pour être complètement vrai se forment d’une certaine manière leur univers propre. Et comme dans Il était une fois l’Amérique, où l’on se demande si tout ce qu’on a vu n’est pas que fruit de l’imaginaire de Noodles, on est en droit de se poser des questions semblables à la sortie de Shutter Island.

Shutter Island de Martin Scorsese, avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley (U.S.A., 2h17, 2010)

 

La bande-annonce VO de Shutter Island ci-dessous :