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Sarah Montard : dix ans après, l’étoile brille toujours

À 87 ans, elle se déplace désormais avec difficulté, mais n’a rien perdu de son enthousiasme et de sa capacité de révolte. Dix ans après notre voyage à Auschwitz, nous avons retrouvé chez elle Sarah Montard, ancienne déportée qui nous avait accompagnés dans les camps pour raconter l’indicible. Entre bonheur des retrouvailles et réflexion sur le souvenir, récit d’un voyage dans le temps gorgé d’espoir.

Voir le Typo Extramuros consacré à la Déportation et le film de 52 minutes sur Sarah – 2005

Typo et Sarah à Birkenau - août 2005 - Tournage du film
Typo et Sarah à Birkenau – août 2005 – Tournage du film

Quand nous avions quitté Sarah Lichtsztejn-Montard en 2005, nous étions à Auschwitz pour qu’elle nous raconte son histoire de survivante des camps de déportation et d’extermination nazis. Popeline rose sur les épaules, elle masquait par une mine pimpante sa fatigue, due aux kilomètres de marche qu’elle venait d’avaler. Dix ans plus tard, « je suis plus en forme », nous prévient-elle par téléphone. « Je conduis plus, je marche presque plus. » Pourtant, sa voix reste inchangée, son enthousiasme aussi : « j’ai tellement hâte de vous revoir, on a tant de choses à se raconter. »

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Orchidées souvent offertes par des lycéens

Le rendez-vous est pris chez elle, à Tremblay-sur-Mauldre, au plus profond de la campagne des Yvelines. La maison où elle vit depuis 1995 « un an avant la mort de mon mari », précise-t-elle, bénéficie d’un jardin magnifiquement entretenu. Dans une serre, une vingtaine d’orchidées se pavanent de leur beauté printanière. Sarah, tout sourire, nous accueille sur le pas de la porte. Elle avait tout faux : elle n’a pas changé, ou si peu. Certes, elle se déplace avec difficulté. Elle a aussi perdu la force dans les mains. « J’ai arrêté de conduire quand j’ai senti que je n’avais plus de force. Je suis entrée en collision avec un autre véhicule. Heureusement c’était sans gravité. »

Plus qu’une survivante

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C’est que Sarah a désormais 87 ans. Sa terrible histoire date de plus de 70 ans : sa jeunesse dans la France des années 1930, la terreur de l’occupation, le Vel d’hiv’, d’où elle s’est échappée miraculeusement avec sa mère Maria Lichtsztejn, puis la déportation des deux femmes au camp d’Auschwitz-Birkenau en mai 1944. Vient alors le temps de la survie, de l’odeur des fours crématoires, du travail forcé, puis le camp de Bergen-Belsen où elle attrape le typhus le jour de ses 17 ans. En 2005, elle nous avait raconté tout cela à l’occasion du soixantième anniversaire de la libération des camps par les forces alliées. À l’époque, elle témoignait autant qu’elle le pouvait, crapahutant entre Paris, la Bourgogne et le camp d’Auschwitz, intervenant dans des écoles, participant aux commémorations au mémorial de la Shoah. Elle avait même joué une pièce de théâtre, « Les Jonas et la baleine », qui met en scène les persécutions juives.

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2015, dix ans ont passé. Sarah garde son mental de battante, mais elle ne va plus à Auschwitz depuis 2010, « trop fatigant », déplore-t-elle. « Maintenant, on me contacte quand des classes vont partir faire un voyage scolaire là-bas. Je vois les élèves en amont. Ils viennent jusqu’ici ou on vient me chercher en taxi pour que j’aille les voir. » Chaque nouvelle rencontre est pour elle un mélange de stress – à cause de la fatigue que cela engrange – et de bonheur de pouvoir continuer à témoigner. « Être célèbre, c’est embêtant », blague-t-elle, espiègle. « Je n’aime pas les mondanités, mais je dois y aller. » Elle rit, mais dans la minute, elle confie alors quelque chose d’aussi étonnant que glaçant : « ça me fait de plus en plus mal d’en parler. Je suis devenue arrière-grand-mère et je pense aux enfants que les nazis ont tués dès leur arrivée au camp. » Pourtant, comme il y a dix ans, la voix de Sarah reste monocorde. Jamais le pathos ne point. Entre pudeur et dignité, c’est aussi ce qui donne tant de force à son récit.

Comme un coq en pâte

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La suite de nos retrouvailles se déroule à sa « cantine », l’Auberge de la Garenne, qui tient plus du restaurant chic avec une vue imprenable sur la vallée environnante que de la brasserie de quartier. Sarah y est chez elle. Elle embrasse la patronne, appelle les serveurs par leur prénom. Cette femme de caractère est détendue et toujours aussi coquette. « J’ai promis à mon mari sur son lit de mort que je continuerais à me maquiller, à mettre des bijoux. » D’ailleurs, elle n’est pas peu fière de ses lunettes de soleil parfaitement adaptées. Comme pour nous transformer en clowns, elle tient à nous les faire essayer. Évidemment, elles nous vont moins bien qu’à elle.

Sarah-juin2015-dxo-1920Comme il y a dix ans, Sarah blague, enchaîne les digressions. Mais, alors qu’elle continue de nous raconter sa vie et de partager ses souvenirs, elle prévient : « Arrive un moment où je ne peux plus parler, faut que je mange. Vous n’allez pas me faire parler tout le long hein ? »

Des angoisses derrière les sourires

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Derrière les rires et le calme apparent se cache pourtant tout un tas d’angoisses. Notamment, il y a eu les attentats du 7 janvier dernier. Comme tout le monde, Sarah a été secouée. « L’espoir qu’on a eu le 11 janvier prouve qu’on pourrait s’entendre, positive-t-elle. C’est à nous de veiller à ne pas laisser une dictature s’installer, de quelque bord que ce soit. Car une autre minorité peut être frappée d’extermination. Et les juifs seront toujours des cibles prioritaires. J’ai été secouée par les mauvaises réactions suite aux attentats. » Elle confie être inquiète, mais ne veut pas quitter la France, avant de conclure : « j’ai la même peur que dans les années 1940 avec l’antisémitisme. » Ce spectre du passé, c’est celui du regard des mômes de l’avant-guerre qui fantasmaient les juifs en mangeurs d’enfants, c’est l’angoisse de l’étoile jaune et de toute forme de stigmatisation.

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Affiche de la série « Vision pour les jeunes d’île de France » 2015 – affiche consacrée à Sarah- Réalisée avec des milliers de photos d’Auschwitz

Alors, dans ses témoignages, Sarah insiste sur la tolérance. « Je commence mon intervention par ce message : pas de discrimination, pas de racisme, la discrimination entraîne la haine ; la haine entraîne la violence, et après, c’est l’escalade de la violence et ça n’en finit pas. De toute façon, on n’est pas une race, car ça n’existe pas la race. On est l’espèce humaine parmi toutes les espèces vivantes. On a le même sang rouge qui coule dans nos veines. Si on nous humilie, si on nous vexe, c’est le même cœur qui saigne. Et la question de la couleur de peau, c’est uniquement une question de climat selon où nos ancêtres sont nés. » Un discours qui rappelle la célèbre tirade de Shylock, le juif du « Marchand de Venise » dans la pièce de Shakespeare. Stigmatisé, détesté pour son désir de vengeance, jusque-là décrit comme la pire caricature du juif, ce personnage déclame alors : « Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ? Si nous sommes semblables à vous en tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en cela. » C’est un peu la grande histoire du peuple juif : en dépit de sa normalité évidente, il est régulièrement réduit à un cliché éculé.

Sarah-juin2015-dxo-1920-41Parce qu’elle est juive, parce qu’elle parle au monde de son vécu, Sarah est la cible des négationnistes. Blessée, elle raconte : « à l’époque de l’élection du Pape Benoît XVI, j’avais dit à un journal que je ne trouvais pas très sympathique le nouveau Pontife. » Un blog reprend ses propos et les commentaires se retrouvent truffés de considérations au mieux désagréables (« Je ne sais pas ce qu’en pense le Pape, mais à mon avis, il s’en fout ! »), au pire négationnistes : « Vous confirmez qu’il n’y a aucun bobard dans ce témoignage ? » C’est le triste jeu d’internet, et la survivante des camps en a conscience : « internet c’est magnifique, mais il y a aussi le pire. » Puis, elle en tire cette conclusion : « Aux jeunes à qui je parle, je leur dis : je compte sur vous pour être mon témoin et pour ne pas laisser la porte ouverte aux hitlériens de tous bords. »

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Affiche de la série « Vision pour les jeunes d’île de France » 2015 – affiche consacrée à Sarah- Réalisée avec des milliers de photos d’Auschwitz

D’ailleurs, les réactions des collégiens et des lycéens sont excellentes. Hormis un vague accrochage, il y a plus de dix ans, avec une jeune fille qui faisait un parallèle fort exagéré entre le sort des Juifs sous Hitler et celui des Palestiniens en Israël, Sarah a droit à des torrents de questions curieuses et d’affection. Les élèves l’interrogent souvent sur comment reprendre sa vie après les camps. « On n’est pas normaux, on semble normaux, mais on a survécu à Auschwitz. Plus rien n’est comme avant », leur répond-elle.

« C’est la porte ouverte à tous les négationnismes ! »

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Il y a une chose qui agace tout autant l’ancienne déportée que les élans négationnistes : les imprécisions de ceux qui recueillent son témoignage. Dans une exposition consacrée à la déportation à l’Hôtel de Ville de Paris en 2006, « ils m’ont fait dire, dans l’exposition, des bêtises, peste-t-elle. Comme quoi les nazis ne laissaient pas les femmes accoucher. J’ai réécouté mon enregistrement, je ne disais pas ça. » Et les exemples se multiplient. « Traces de l’enfer », édité par Larousse, recueille le témoignage de six rescapés des horreurs nazies, dont celui de Sarah. « J’ai tout relu. Il y avait 75 fautes puis 45 fautes de fond. Je les ai corrigées, mais il en reste. Du coup, ça fait un récit plat. » Elle enfonce le clou : « Ils n’écoutent pas ce que tu leur dis. Ils interprètent. » Summum du ridicule : une introduction au témoignage de Sarah dans ce même « Traces de l’enfer » où, au-delà de la banalité confondante de la forme, le texte vante les « yeux si bleus » de Sarah. Sauf qu’elle les a marron foncé.

Sarah-juin2015-dxo-1920-19Si certains détails pourraient ne pas avoir d’importance vus de loin, le risque est réel. « C’est la porte ouverte à tous les négationnismes ! », avertit-elle. Quand pour la revue Géo-Histoire, un article mentionne qu’elle a été déportée en mars 1944 au lieu de mai 1944, l’erreur est grave. En effet, l’article mentionne aussi que Sarah est revenue en France pile un an après sa déportation – ce qui, en l’occurrence, est vrai. Or, si elle est déportée en mars 1944, elle ne peut revenir en mars 1945. À cette époque, la guerre n’est pas finie et Sarah ainsi que sa mère devront encore survivre à la marche de la mort et au camp de Bergen-Belsen.

Figer sa vie sur du papier

Sarah-juin2015-dxo-1920-51Heureusement, Sarah a écrit elle-même son histoire. C’était en 2011 dans « Chassez les papillons noirs ». Chaque chapitre porte le nom d’un de ses parents, de ses enfants ou de son mari. Un récit central porte son nom « Sarah » auquel est accolé le prénom « Sonia » qu’elle utilisait à Auschwitz. Chaque parcelle du livre revient sur une vie à la fois extra-ordinaire et malheureusement si courante à l’époque. Il y a même le témoignage de sa mère, issu d’un texte yiddish de 1951. Chaque ligne s’apparente à un cri du cœur et des tripes. « C’est un livre de transmission, pour mes enfants, mes petits-enfants, argumente-t-elle en nous montrant la dédicace. C’est surtout une thérapie que je voulais faire. Je voulais que quelque chose reste ».

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Affiche de la série « Vision pour les jeunes d’île de France » 2015 – affiche consacrée à Sarah- Réalisée avec des milliers de photos d’Auschwitz

Or, avec ou sans ce livre, son récit serait resté ; parce qu’elle a témoigné auprès de tant de gens, parce que d’autres écrits existent, parce que la France l’a honorée en lui donnant la Légion d’honneur en 2005 et tout récemment la médaille Grand Vermeil de Paris lors des commémorations des 70 ans de la libération des camps. Aussi parce que sous notre caméra en 2005, elle avait si bien raconté son vécu. Mais il lui fallait écrire son histoire seule, pour que son souvenir soit éternellement figé sur du papier. « Des choses me sont revenues en écrivant, comme le fait que j’avais croisé Anne Frank à Bergen-Belsen. » En fait, Sarah nous l’avait déjà confié. Mais ainsi va la mémoire, elle vient, elle part, et c’est la plus grande angoisse de Sarah, « tant que la tête va… » Alors, une phrase presque anodine prend tout son sens : « je ne pourrais plus écrire mon livre aujourd’hui, je ne me souviens plus de tous les noms ». En réalité, ce petit bout de femme se souvient de presque tout. Seulement, elle sait que le temps fait son œuvre et qu’ils ne sont plus nombreux à témoigner en France (« une douzaine au maximum »). Après avoir lutté contre l’oubli et le silence de l’après-guerre, cette grand-mère et arrière-grand-mère mène un combat aussi fondamental pour elle : ne pas s’oublier, faire en sorte que sa mémoire ne flanche pas. C’est ce qui la tient debout, c’est ce qui la pousse à toujours aller voir les élèves malgré la fatigue. Se retrouver avec nous dix ans plus tard, c’est comme rajeunir d’une décennie.

Sarah-juin2015-dxo-1920-15Avant de repartir, nous repassons à sa maison. À l’intérieur, des dizaines de bibelots, dont Gaspard, une peluche lémurien qui répète tout ce que l’on dit. Alors qu’elle nous raconte ses souvenirs d’enfance en Pologne, Sarah entonne la chanson d’Édith Piaf qui a inspiré le titre de son livre. « On le chantait entre nous parfois à Auschwitz. Ça nous a aidés à survivre ». La voix, claire, sensible, précise, distille une émotion incroyable. En dépit du temps qui passe, Sarah reste toujours lumineuse, son esprit formidablement vivace. Au moment de quitter les lieux, on regarde une nouvelle fois ses yeux rieurs. Définitivement, ils ne sont pas bleus. Tâchons de nous en souvenir.

Propos recueillis par Alexandre Mathis et Dominique Gaye

Le jardin de Sarah
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