Salades de fin de mois

A Kati, on n’est ni vraiment à la ville, ni à la campagne. Qu’ils soient artisans, commerçants ou fonctionnaires, de nombreux habitants s’adonnent en plus à une activité censée leur apporter un complément de revenu : le maraîchage. Auparavant une activité très courante, la culture des légumes est devenue, par manque de temps, un passe-temps pour arrondir les fins de mois.

  A perte de vue, dans les jardins d’un  vert vif, des gamins d’une dizaine d’années s’activent et puisent sans relâche de l’eau boueuse au fond d’un puits sans margelle. Comme eux, Issiaka Traoré, 47 ans, tire un gros arrosoir du puits. Comme tous les matins avant d’aller travailler, ce soudeur de formation arrose les carottes, choux, pommes de terre et autres salades, sur son lopin de terre familial insuffisamment protégé du soleil de plomb par quelques papayers. Ici, le maraîchage représente plutôt un loisir: il est difficile de tirer de gros revenus de la terre puisque les maraîchers ne se concertent guère ; sur les marchés, chacun vend sensiblement la même chose au même moment. Du coup, face à l’abondance de l’offre, les prix baissent. « En ce moment, les planches de 50 salades se vendent à 400 FCFA (0,60 €), alors qu’en contre-saison, on peut les faire à deux fois plus », explique Issiaka.
Si la coopérative ne s’occupe pas du choix des fruits et légumes cultivés, elle intervient dans la vente des semis, qu’elle met à disposition à crédit ou contre un paiement en nature. Cent grammes de semis de batavias (pour 30 à 40 planches) se vendent ainsi 7,5 €, et 25 kilos de pommes de terre 33,5 €. Il s’agit de faire le bon calcul pour que l’activité soit un minimum rentable car, en plus, le maraîchage est indéniablement un loisir qui prend du temps. Issiaka passe environ cinq heures par jour dans son petit jardin coloré, à bêcher, biner, désherber, arroser. Ici, à la différence de la capitale, les pompes à eau n’existent pas, alors il lui faut puiser avec de lourds arrosoirs avant les grosses chaleurs de la journée. Souvent, en période sèche, le puits se tarit et il faut creuser plus profond. Issiaka envie ses « collègues » de la capitale : « Grâce à la proximité du fleuve, leurs puits sont rarement à sec ».
Aujourd’hui, cette activité n’échappe pas aux problèmes induits par les engrais, préférés au fumier organique. Ne subissant aucune réglementation, ils sont immanquablement nocifs, par leur concentration en phosphates, et sur la santé humaine et sur les nappes phréatiques. Les maraîchers y ont recours sans vergogne afin de disposer le plus rapidement possible des aliments à vendre, « tout le monde est pressé de gagner un appoint ». D’ailleurs, pour Issiaka, « les gens ne se soucient pas vraiment de ça, seuls les bourgeois se préoccupent un peu de la salubrité des aliments ». Avant l’utilisation de ces fertilisants, les pommes de terre se conservaient plus de quatre mois ; désormais, au bout d’un mois elles pourrissent.
Faute de moyens, les petits producteurs de légumes ont souvent recours à une main d’œuvre jeune. En embauchant comme jardiniers à tout faire (pour moins de 5 € par mois !), les gamins des campagnes, ils leur offrent une vie plus confortable que celle qu’ils connaissaient en brousse. Maraîchage ou petits boulots : au pays de la débrouille, chacun y trouve son compte, dans le seul but de survivre.