Retour aux sources

« Vivre ensemble autrement ». Dans un petit coin de terre perdu, entre Mafate et Cilaos, des jeunes, guidés par « Papa Ian », tentent de redonner vie à la végétation environnante. Une communauté constituée en association, les 3 Salazes, du nom de l’îlet qu’elle bichonne.

Ce matin, Noëlie, stagiaire en tourisme durable et ancienne chef scout, prépare du gâteau ti-son, servi en accompagnement des eaux chaudes, au bar à tisanes, de l’association les 3 Salazes. Xavier attend que le café bouille. Dans la case, pas de gazinière, juste un feu de bois. Les yeux piquent. « Ça boucane (ça fume) », crie Xavier.

Le jeune homme est arrivé là par hasard : « J’ai vu, l’année dernière, une émission de France 5 sur les 3 Salazes. Je suis venu et je ne suis plus reparti ». Pour l’association, il est un bénéficiaire. Il est là pour apprendre. Entouré de jeunes qu’il ne connaissait pas avant son arrivée, il se confronte à une vie nouvelle pour une période indéterminée. Au coin du feu, à côté, Maxime, plus âgé, habite l’îlet depuis deux ans. Il est un peu le second de « Papa Ian », le fondateur des 3 Salazes. Il a beaucoup appris sur les espèces endémiques avec son mentor. Aujourd’hui, il transmet son savoir-faire aux plus jeunes – coupe du bois, arrosage, construction de système d’irrigation, élevage de volailles et de cochons.

Mais le maître des lieux reste incontestablement Ian Winkless. Le visage buriné encadré d’une grosse barbe, irlandais de naissance et Réunionnais d’adoption, il a à cœur de partager ses connaissances aux stagiaires, bénévoles et bénéficiaires qui vivent avec lui. Plus qu’une vie en communauté c’est la transmission intergénérationnelle qui prime ici. Ian parle souvent du « Granmoun ». C’est « l’ancêtre », selon la traduction littérale, mais c’est aussi celui qui apprend et montre le chemin à ses enfants. Ian a lui-même été éduqué par son beau-père, originaire de l’îlet. Parfois accompagné de son petit chien, celui-ci fait une apparition dans la case. Il parle essentiellement créole et les habitants de l’îlet, y compris « Papa Ian », l’écoutent avec attention.

 

« Trois mois pour se réhabituer en forêt »

Les habitants du petit îlet ne vont à Cilaos que pour les courses. Ils se financent exclusivement grâce aux dons des visiteurs ou aux clients du bar à tisanes. Les marcheurs qui ont descendu le col du Taïbit ou qui s’apprêtent à le monter peuvent acheter des tisanes « descente ou ascenseur ». Les membres ne déboursent pas un centime pour les frais de la communauté.

« Il faut environ trois mois pour permettre au corps de se réhabituer à vivre en forêt », détaille Ian. Dans la froideur matinale, Xavier, Thibault et Gaëtan, le dernier arrivé, partent pour la corvée de bois car la réserve pour le feu est vide. « Le bois ça réchauffe deux fois, une fois quand tu le coupes et une deuxième fois quand tu le brûles », lance Gaëtan.

Malgré l’éloignement de la vie citadine et leur relation privilégiée avec la nature, les habitants de l’îlet n’oublient pas de se faire connaître. Dans leur « QG », une petite case en bois, à côté de la cuisine où le dîner cuit au feu de bois, ils travaillent avec plusieurs ordinateurs sur leur site Internet (www.3salazes.com). Le but ? Concilier le respect du milieu naturel de l’îlet et le développement économique avec l’afflux de touristes. Le tourisme participatif est le principal moteur de leurs actions (voir encadré). Lorsqu’ils reçoivent des groupes, Noëlie, Gaëtan et les autres préparent un bon carry, plat traditionnel, et échangent autour d’un repas leur expérience. Dans un mois, Noëlie quittera l’îlet pour poursuivre ses études en métropole et emportera avec elle le savoir-faire et la pédagogie de « Papa Ian ».


« Un ascenseur ou une descente » ?

Thibault, jeune homme aux cheveux bruns, gros pull en laine, propose des tisanes aux randonneurs de passage. Il fait partie de l’association des 3 Salazes. En plein milieu du sentier du col du Taïbit (entre Cilaos et Mafate), son « bar à tisane » paraît incongru. Mais il offre un magnifique point de vue.

Une terre à reconstituer

« Marchez bien sur les sentiers », lance Thibault aux randonneurs qui se dirigent vers le point de vue. « Ici, le marcheur participe, explique Ian Winkless, le fondateur de l’association des 3 Salazes. Nous leur donnons une bouteille d’eau qu’ils versent pour arroser les plantes en contrebas. » Les visiteurs, en empruntant les chemins de l’îlet tassent aussi la paille posée par terre, appelée « le mulch ». Chaque pas accélère sa décomposition. Elle nourrit le terrain en manque de terre. Tout un programme !

 

« La culture occidentale n’a pas de sens »

Créer de la matière organique pour reconstituer le sol, c’est le grand combat des 3 Salazes. « Suite à une culture intensive le terrain s’est appauvri et il ne restait plus que de la roche », témoigne Ian. Pour enrichir la terre, l’association pratique une culture basée sur la décomposition des végétaux et l’ombre. « A la Réunion on a appliqué le mode de culture occidentale qui repose sur le soleil, mais ici où il brille en quasi permanence cela n’a pas de sens ! » s’exclame Ian. Pour protéger la végétation des rayons de l’astre, les membres de l’association plantent des arbres à croissance rapide. Ils ont aussi repiqué des fruitiers qui procurent au sol une nouvelle ressource organique lorsqu’ils perdent leurs feuilles. Les racines d’autres plantes captent les déchets du sol et de la végétation environnante. Lorsqu’on y plonge la main, on sent une terre fraîche et humide. Ces herbes servent ainsi de composteur naturel. Ces techniques ont payé : en moins de dix ans les roches ont été recouvertes de végétation.