Politique

Et si les mots «droite» et «gauche» n’avaient plus de sens en politique ? Bienvenue dans le système québécois, où le clivage entre partis se fait sur la question de l’indépendance. Un débat sous-jacent depuis plus de 35 ans mais toujours d’actualité et une notion, la souveraineté, qui a évolué au cours des années, structurent la vie politique de la province et enflamment épisodiquement les familles québécoises.

Le «Québec libre» toujours d’actualité

au péron de l'hôtel de ville de montréal, le 23 juillet 1969, de gaulle reprend à son compte les revendications des souverainistes«Vive le Québec libre». Le général De Gaulle pensait-t-il  en 1967, en concluant son discours depuis le perron de l’hôtel de ville de Montréal, que l’épithète qu’il avait accolée au nom de la province allait encore diviser le Québec en 2003 ?

Le Parti Québécois, souveraineté d’abord

Au niveau fédéral

Le Québec en Bloc

Briguer le suffrage des électeurs, sans pour autant souhaiter gouverner, c’est la contradiction qu’assument depuis plus de 10 ans les souverainistes québécois au Parlement d’Ottawa, la capitale fédérale. Ils défendent bec et ongles leur foi en une Belle province indépendante, et pour ce faire, ils ont même créé, au plan fédéral, un parti frère du Parti québécois (PQ, qui les représente au niveau provincial) : le Bloc Québécois (BQ).

rené lévesqueCréée en 1992, cette formation est née en réaction au «coup de force» du Premier ministre fédéral Pierre-Eliott Trudeau, qui cette année-là fit adopter une nouvelle Constitution canadienne, issue de la loi anglaise, contre l’avis des Québécois. «Le BQ est né de ce mouvement de colère, pour porter l’idée souverainiste jusqu’à Ottawa», explique Paul Crête, élu «bloquiste» à la Chambre des Communes.
Depuis les dernières élections fédérales, en 2000, le groupe BQ comprend 34 élus sur un total de 301 sièges (dont 75 représentants du Québec), ce qui en fait le troisième parti du Canada, derrière le Parti Libéral (centre-droit, au pouvoir) et l’Alliance canadienne (droite populiste, opposition officielle).
Le Bloc, qui n’est présent qu’au Québec, ne peut mathématiquement prétendre à diriger le Canada, ce qui n’est d’ailleurs pas son objectif : «Nous n’aspirons pas à jouer un rôle dirigeant au Canada, puisque nous nous sentons étrangers à cet État», souligne Paul Crête. Le Bloc s’insère donc dans le système fédéral pour mieux en contredire l’application au Québec. Il est par ailleurs le seul parti d’assise provinciale à être représenté avec une telle ampleur au niveau fédéral. Entre 1995 et 1998, il a même joué le rôle d’opposition officielle (deuxième parti du Parlement), mais «c’était un accident de l’histoire,  précise P.Crête, nous ne voulons pas représenter les Canadiens, nous avons juste deux préoccupations majeures : défendre les intérêts du Québec et promouvoir la souveraineté de notre pays». Mais le Bloc a subi un désaveu de sa politique en 2000, en perdant sept sièges à Ottawa. Depuis lors, la défaite du PQ  en avril 2003 au niveau provincial n’a évidemment pas réconforté les souverainistes. Pour le PLQ (Parti Libéral du Québec, fédéraliste), «on ne fait pas de la politique seulement pour s’opposer mais pour gouverner : le BQ arrive au bout de sa démarche». Il reste pourtant une dernière étape : accéder à l’indépendance.

Nicolas Barriquand 
 

dans les eaux américaines, la belle province navigue entre le québec et le canadaAprès le voyage gaullien, René Lévesque crée en 1968 le Parti Québécois (PQ), qui se donne comme premier objectif  la «souveraineté» de la Province, c’est-à-dire son indépendance. Trente-cinq ans plus tard, le paysage politique est toujours organisé autour de cette question : les souverainistes se rassemblent derrière le PQ, tandis que les fédéralistes se retrouvent dans le Parti Libéral du Québec (PLQ). À deux reprises, alors que le PQ était au pouvoir, la province fut en passe de conquérir son indépendance par la voie d’un référendum. En 1980, le premier ministre René Lévesque est désapprouvé par plus de 59,6% de la population, et en 1995, les souverainistes échouent de peu dans leur projet : 50,8% des Québécois ne les suivent pas. 

Au fil du temps, être pour ou contre l’indépendance n’a plus le même sens. «La souveraineté est une idée qui change. Maintenant la question est de savoir comment veut-on que le Québec soit équipé pour faire face à la compétition dans le système mondial» remarque Paul Crête, député fédéral du Bloc Québécois (voir encadré).

Balle au centre

Bien que le PQ soit souvent vu comme une formation légèrement à gauche et le PLQ légèrement à droite, la plupart des observateurs considèrent que les deux partis se situent au centre. «Les luttes droite/gauche ont plutôt lieu au sein de chacun des deux partis», confirme Paul Crête. Pourtant on peut noter quelques différences entre «péquistes» (membres du PQ) et libéraux, sur le plan économique notamment. Ainsi, tandis que le PLQ prône un désengagement du gouvernement dans l’économie et accueille avec enthousiasme le projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA, un vaste marché «de l’Alaska à la Terre de Feu» prévu pour 2005), le PQ se montre plus réservé. Pour tirer avantage de cette libéralisation des échanges, estime-t-il, le Québec doit être à même de défendre ses intérêts face à la concurrence du reste du continent, et des Etats-Unis en particulier, et doit donc pour ce faire accéder à une pleine souveraineté.

Fusion – défusion

en france, ce type de panneaux est réservé aux cirques. au québec, c'est l'homme(la femme) politique qui s'y afficheSur un autre dossier, celui des fusions forcées entre municipalités, les deux partis défendent des visions opposées. Le PQ a favorisé, pendant son dernier mandat au pouvoir, un vaste mouvement de fusion des municipalités, qui ont parfois eu lieu malgré l’opposition des dirigeants ou des citoyens locaux. Le PLQ, au contraire, a fait campagne (avec succès !) en promettant de «donner la parole aux citoyens», et s’il le faut de procéder à des «défusions». Cette question des fusions/défusions a pris une place d’autant plus grande dans le débat national que, dans cette province si étendue, la politique locale a une grande importance aux yeux des habitants, même si la participation aux municipales n’est pas très élevée. Si l’abstention est en hausse lors de tous les scrutins, les partis comptent un grand nombre d’adhérents : plus de 150 000 Québécois, sur 7,3 millions d’habitants, sont membres d’une formation politique, soit plus de 2% de la population – en France, ce taux n’atteint pas les 1%.

Santé, Éducation


Hé, la gauche ?!

En marge du débat souverainiste/fédéraliste, l’Union des Forces Progressistes (UFP) a participé à son premier scrutin lors des législatives d’avril dernier en se revendiquant «à gauche» : avec 1,06% des voix, elle est devenue le quatrième parti du Québec.

panneau de l'union des forces progressistes (ufp), quatrième parti du québecQu’est-ce qu’être de gauche au Québec ?  Voter PQ (Parti Québécois), considéré comme un parti de centre-gauche, revient avant tout à prendre position pour l’indépendance de la Province. «Nous sommes les seuls à défendre un vrai programme social» argumente Jill Hanley, candidate de l’UFP dans la circonscription d’Outremont, un quartier de Montréal.
Les membres de ce parti réclament une augmentation du revenu minimum car «si le PQ propose la semaine de quatre jours, il ne protège pas les revenus». Ils entendent préserver le système de santé – qui suscite des débats passionnés – et l’école publique, et prônent l’arrêt des privatisations. Sur le plan économique, l’UFP est opposée à l’instauration de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), «un projet qui nous priverait de notre possibilité de déterminer nous-mêmes nos orientations économiques». Enfin comme les autres petits partis, l’UFP fait campagne pour un scrutin proportionnel qui lui serait plus favorable. Aux dernières élections, pour sa première participation, ce parti, avec 1,06 % des voix, s’est classé quatrième, derrière le PLQ, le PQ et l’ADQ.
«J’aurais voté pour eux, si le PQ n’avait pas été dans une situation si difficile» confie un Montréalais, en se faisant l’écho d’une opinion assez répandue. En effet cette formation séduit par son aspect jeune et dynamique. «Les membres de l’UFP sont très jeunes, beaucoup s’engagent pour la première fois» remarque Jill Hanley.
Leur organisation est par ailleurs originale : le parti n’a pas de leader officiel, bien que l’intellectuel Amir Khadir soit considéré comme son chef de file.
Enfin, pour les militants de l’UFP, la souveraineté n’est pas une fin en soi. Jill Hanley observe cependant que, «si l’indépendance peut nous aider à appliquer notre programme social, alors oui, on s’engagera pour la souveraineté».

Nicolas Barriquand
 

en france, ce type de panneaux est réservé aux cirques. au québec, c'est l'homme(la femme) politique qui s'y affichePlus de 30 ans après la fondation du PQ, et après l’échec de deux référendums, la souveraineté n’est plus cependant l’unique objet de débat au Québec. Durant la campagne pour les législatives d’avril 2003, la question a d’ailleurs été presque totalement éclipsée par les difficultés du système de santé ou par l’éducation.

Au final, la défaite des péquistes lors de ce scrutin, et leur éviction du pouvoir, a porté un coup supplémentaire à l’hypothèse de l’indépendance. «Le PQ au pouvoir s’est focalisé sur son objectif souverainiste: il a fait uniquement porter ses efforts sur les électeurs qui lui ont manqué pour remporter le dernier référendum, c’est-à-dire les électeurs de Montréal. Les citoyens des autres régions, déjà acquis à la cause de la souveraineté, se sont sentis délaissés, et lui en ont fait payer le prix lors du dernier scrutin» analyse Karl Blackburn, nouveau député libéral de Roberval.

ADQ, le nouveau venu

Pour le nouvel élu, l’indépendance est désormais «enterrée» du fait de la déroute des péquistes. À l’inverse, pour le député PQ de Chicoutimi Stéphane Bédard, «ceux qui pensent que le débat est fini se trompent». Le fait est que, clos ou pas, le dossier, ouvert depuis plus de 30 ans, provoque une certaine lassitude dans la population. La percée de l’ADQ (Alliance Démocratique du Québec), parti qui, en renvoyant dos à dos PQ et PLQ, ne se veut ni fédéraliste, ni souverainiste, en est un indicateur. L’ADQ, fondée en 1994 par Mario Dumont – un jeune transfuge du PLQ qui jugeait ce parti trop inféodé au gouvernement fédéral d’Ottawa -, a obtenu 18,4% des voix et quatre sièges le 14 avril dernier, dans un système électoral, majoritaire à un tour, qui laisse peu de place aux petits partis.

ambiance de victoire au quartier général du fraîchement élu karl blackburn. son parti, le plq (libéral) est au pouvoir depuis avril 2003D’autres formations minoritaires ont également participé au dernier scrutin : l’UFP, qui se dit de gauche (voir encadré), le Bloc Pot, qui axe son projet politique sur la légalisation de la marijuana (ou «pot» en québécois) et les Verts, très anecdotiques pour l’instant.
Par ailleurs la politique québécoise n’échappe pas à une mise en scène médiatique, qui s’est vérifiée en avril dernier. Les «trois grand chefs», Jean Charest pour le PLQ, Bernard Landry pour le PQ et Mario Dumont pour l’ADQ, n’hésitaient pas à poser quotidiennement avec leur conjointe à leur côté, un argument décidément très électoral. La femme du candidat Charest, actuel Premier Ministre, est rapidement devenue la coqueluche des médias, et répond désormais au doux surnom de «Michou» ! Une théâtralisation qui semble avoir un peu masqué les débats de fond.

Mais au-delà des frasques médiatiques et des questions du moment, le malaise québécois se ressent encore. Si un nouveau référendum n’est pas à l’ordre du jour,  «je mise sur huit ans pour  avoir notre indépendance» confie Audrey, étudiante de 19 ans, qui porte fièrement un badge «Je suis souverainiste». Et ses espérances sont largement partagées, surtout par les jeunes qui n’hésitent pas à rejoindre les rangs du PQ. Pour Paul Crête, «le Québec se cherche encore».

Fleur Tathereaux et Nicolas Barriquand