“ On ne s’exile pas pour le plaisir ”

Chaque jour, la même scène se reproduit devant le consulat de France, une file de prétendants à l’émigration s’étend tout au long de la journée. Sous le soleil de Bamako, chacun de ces anonymes rêve d’avoir le visa qui leur permettrait de tenter leur chance ailleurs. En parallèle de “ la voie légale ”, des filières clandestines attirent malgré des prix exorbitants les candidats au départ. Les gouvernements malien et français tentent de mettre sur pied une lutte coordonnée contre l’immigration clandestine.

“On ne s’exile pas par plaisir, mais pour tenter d’échapper à la misère et aider les familles restées au pays. Mais, en même temps, l’émigration vide le pays de ses forces vives. ” C’est en ces termes que le président Amadou Toumani Touré, dit ATT,  en voyage officiel en septembre 2002, s’est adressé à quelque 500 de ces concitoyens de Montreuil, banlieue parisienne connue pour sa forte communauté malienne. Cent mille ressortissants maliens vivraient en France dont 40 à 60 000 clandestins selon le consulat du Mali à Paris. Si le nombre des Maliens de la diaspora est estimé à environ 4 millions, selon le ministère en charge des Maliens de l’extérieur, soit près du tiers de la population totale du pays, l’ancienne métropole suscite toujours des espoirs, mais aussi de nombreuses désillusions. “ Beaucoup de Maliens pensent qu’il suffit de dire “ je vais en France ” car la vie y est plus simple et car ils y ont des amis ou des cousins, confie Bakary Diallo, jeune originaire de Bamako qui étudie désormais à Paris. J’aimerais leur dire que ce n’est vraiment pas le cas et qu’ils feraient mieux de converser avec ceux qui connaissent vraiment la France. ” Comme beaucoup d’autres, l’étudiant en informatique, à son arrivée en Europe, a vite réalisé que la galère est souvent le seul comité d’accueil dont bénéficie l’immigré malien. Cette galère, les immigrés qui reviennent au pays pour les vacances la dissimulent. « Les familles maliennes pensent que celui qui ne réussit pas en France est un incapable » relate Dramane Diakité., professeur de physique au Creusot qui passe régulièrement ses vacances dans son pays d’origine. « Même s’il est éboueur en banlieue parisienne, l’immigré ne se plaindra jamais de sa situation pour ne pas perdre la face devant sa famille ».
“ Les problèmes commencent avec l’obtention du visa, rappelle Bakary, les mesures sont de plus en plus draconiennes pour se le procurer et le prix du passeport est passé de 20 000 Francs CFA (30€) à 50 000 (75€) ”. Bakary est venu en tant qu’étudiant, mais il reconnaît que sans l’aide de son père qui travaille dans la coopération franco-malienne, il n’habiterait pas aujourd’hui à Paris. “ Le dernier mot revient toujours au consulat français dans la délivrance des autorisations ” constate Tidani Coulibaly, ancien directeur adjoint de la police des frontières de Bamako. L’ex-fonctionnaire observe qu’actuellement les autorités maliennes avancent un chiffre d’émigrés en augmentation. « Ces calculs sont faussés, nuance-t-il, le nombre de départs légaux est en progression mais la lutte contre les voies clandestines porte ses fruits ce qui engendre une baisse du nombre d’émigrés total. » Depuis deux ans, et le passage de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, les choses ont significativement évolué selon Tidani Coulibaly. « Sarko, ce n’est pas que des déclarations, assure-t-il, c’est aussi des résultats, nous avons réduit le nombre de clandestins. » L’ex-ministre de l’Intérieur s’est d’ailleurs rendu en février 2003 au Mali pour revoir les orientations du comité franco-malien sur les questions liées à l’immigration, dans l’optique “d’une meilleure gestion des flux migratoires”. Outre des actions coordonnées contre les réseaux clandestins, cette visite avait débouché sur la mise en place « d’une aide à la réadmission ». Les Maliens vivant en France peuvent désormais solliciter une prime de 7000€ s’ils décident de « rentrer au pays ». Le bilan de ce programme est plus que mitigé :  à peine 30 à 40 Maliens, depuis un peu plus d’un an, ont réclamé cette aide, soit pas plus d’un centième des 40 000 sans-papiers. “ Comment faire revenir au Mali des concitoyens qui sont maintenant habitués à manger des yaourts ? ” ironise Tidani Coulibaly, qui reste sceptique sur cette mesure. Dans un article d’un média malien, un journaliste concède néanmoins que « la méthode Sarkozy consistant à avancer à pas de velours est à mille lieues de la tristement célèbre stratégie Pasqua qui s’était traduite par des vols charters bourrés de clandestins ligotés comme des saucisses. » Pour M. Coulibaly, la meilleure solution serait de régulariser les 40 000 ou 60 000 sans-papiers, « qui ne représentent que 1% des immigrés de la France ». « D’ailleurs, le président Chirac en visite au Mali, a déclaré face à ATT que « personne ne remet en cause la présence des nombreux Maliens qui vivent régulièrement en France et dont nous sommes particulièrement satisfaits et heureux de leur présence. » »