» Ne cherchez pas la logique, ici… »

Lorsque le quidam lambda, fraîchement débarqué de l’aéroport Jean-Paul II de Cracovie – avec béret et baguette de pain tout de go – veut visiter le camp d’Auschwitz Birkenau, deux solutions se présentent à lui. La première est de déambuler seul, le long des baraquements, de pouffer nerveusement devant un alignement austère de latrines, de se faire photographier devant un mirador ou de se recueillir humble et silencieux. La seconde solution s’appelle Térésa Wrona. Guide francophone au musée, elle assure les visites d’étude depuis maintenant 9 ans.

La première fois qu’elle a visité le camp d’Auschwitz Birkenau, Térésa était trop jeune pour comprendre ce qui s’était passé entre ces murs. Elle accompagnait alors son grand-père et son oncle, tous deux prisonniers comme otages dans le Block 11 au cours des semaines qui précédèrent la libération du camp. La seconde fois, c’était au cours d’une visite scolaire, elle avait 14 ans, l’âge où l’horreur est définitivement perceptible.
« Quand j’allais au lycée, je passais en bus deux fois par jour à côté du musée. » Après cette première « vraie » visite elle revient plusieurs fois, et commence à s’intéresser de près à tous les événements qui ont trait à la déportation. Aujourd’hui Térésa est une femme d’âge mûr, elle est enseignante de linguistique. L’histoire du camp, elle la connaît, c’est même elle qui la raconte aux jeunes comme aux plus vieux. Désormais, c’est un peu Charon sur sa barque (celui de la mythologie antique), elle accompagne les visiteurs dans ce qui fut l’enfer il y a maintenant plus de soixante ans.
Pour devenir guide au musée d’Auschwitz, Térésa a mis presque deux ans. Elle a dû passer un examen difficile, qui requérait une bonne connaissance de l’histoire du camp. Mais le bagage historique n’est pas tout : « Ce travail est très personnel », explique la guide. « Mais quand on vient ici chaque jour, on se doit de garder de la distance. Je compare souvent mon travail à celui d’un médecin qui doit garder son sang-froid et ne peut tomber en larmes devant son patient ». Pour ne pas céder à la routine qui, ici plus qu’ailleurs, peut devenir dangereuse, Térésa cherche toujours à enrichir son commentaire de nouveaux témoignages. Elle tient aussi à rester objective à tout point de vue.
« Ce qui étonne le plus les visiteurs », confie-t-elle, « ce sont les innombrables paradoxes qui jalonnaient les conditions de détention dans le camp ». Ainsi, les baraquements étaient équipés d’un système de chauffage, mais les poêles restaient désespérément froids, car il n’y avait pas de quoi les alimenter. Or les nazis avaient équipé le Bloc 11, le « Bloc de la Mort », du chauffage central.
Autre exemple de ces comportements illogiques de la part des bourreaux: les nazis veillaient à ce que la terreur régnât dans le camp, mais pratiquaient les exécutions en cachette. « Quand je préparais le concours pour être guide, on me disait : ‘Ne cherchez pas la logique, ici’… » Une seule logique se dégage au final, celle de la mort. Une mort à grande échelle, pensée, méthodique, industrialisée.
Si Térésa n’a jamais eu affaire à des touristes affirmant que les chambres à gaz étaient un « détail de l’Histoire », elle est cependant frappée par l’insouciance de certains visiteurs. « Ils ne se rendent pas compte d’où ils sont. Certains se couchent dans l’herbe, d’autres font des graffitis sur les murs des baraquements. » Un manque de respect le plus souvent inconscient qui lui fait dire que peu à peu, la mémoire du camp et de ses horreurs s’estompe.
C’est pourquoi Térésa aime rappeler le bienfait des commémorations : « Pour les Polonais, Auschwitz Birkenau est un lieu particulier. 150 000 Polonais ont trouvé la mort dans ce camp. Chaque 27 janvier, nous sommes ici et nous commémorons. »
 Avec la célébration des 60 ans de la libération du camp, le nombre annuel de visiteurs est passé de 500 000 à un million. Les visiteurs les plus nombreux sont les Juifs Américains et les Polonais. Les jeunes représentent la moitié de tous ces visiteurs. « La visite du camp n’est pas obligatoire, mais suggérée dans le programme scolaire polonais ». La question qui revient le plus souvent dans la bouche des élèves est « Pourquoi personne n’a-t-il rien fait ? »
Mais pour Térésa, les hommes d’aujourd’hui feraient mieux de s’abstenir de porter un jugement, d’autant qu’eux aussi assistent les bras croisés aux nouveaux massacres contemporains. « Vous lisez les journaux, vous regardez la télévision, on découvre des atrocités pareilles pas loin de chez nous. Je pense qu’il faut toujours en parler. Vous avez lu le texte devant le mémorial. Quand on lit ce texte, surtout son dernier fragment, parfois on a l’impression que personne n’a tiré d’enseignement de tout ce qui s’est passé ici. » Térésa a certainement compris ce qu’André Gide résumait en une formule mordante : « Toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer. » N’est-ce pas ?

Vidéo de l’interview de Thérésa