N’est pas cousin qui veut

« Tu es mon esclave, tu ne mérites pas d’être face à moi, espèce de chien ! » Un peu brut, pour la première rencontre de la journée… c’est pourtant le salut ordinaire entre deux « cousins » dans les rues de Bamako. C’est que la formule est empreinte d’ironie : entre « cousins de plaisanterie », on a le droit de se « charrier ».
En fait, ce cousinage n’est pas un lien de parenté, mais exprime les relations, parfois très codifiées, entre les différentes ethnies, caractérisées par leurs noms patronymiques, ou diamou. « Moi je m’appelle Diawara, je suis un Soninké. Quand je rencontre quelqu’un qui s’appelle Coulibaly, je sais que c’est mon cousin et qu’il est Bambara », explique ainsi Issa.
Initialement, les Bambaras étaient un peuple d’agriculteurs, qui avaient refusé de se soumettre aux autres ethnies, alors que les Soninkés (ou Sarakollés) comme Issa, étaient des colporteurs et de vaillants guerriers, fondateurs du puissant empire du Ghana : c’est pourquoi les Soninkés sont aujourd’hui encore souvent considérés comme « dominants ».
Le cousinage traduit amitié et respect, mais rappelle surtout les liens hiérarchiques passés entre castes. Ainsi lorsqu’un Coulibaly et un Diawara se rencontrent, le premier doit le respect au second, qui est issu d’une caste supérieure, dit d' »hommes libres ». Les liens de cousinage sont restés si forts qu’aujourd’hui encore, les cousins se doivent assistance mutuelle. « Si ton cousin n’a plus d’argent et qu’il vient t’en emprunter, tu es obligé de lui en donner, quitte à vendre ta voiture et toutes tes affaires pour lui », explique Mah Diarra Sanogo, une lycéenne de Bamako. Ce qui peut entraîner d’étranges arrangements : « si tu as un accident de voiture, et qu’au moment d’écrire le constat, tu te rends compte que tu es le cousin de l’autre conducteur, alors personne n’est en tort, vous n’avez pas besoin de constat. Parce que c’est ton cousin, tu ne dois pas le poursuivre en justice, c’est comme ça ! » ajoute-t-elle.
Les relations de cousinage trouvent leurs explications dans les légendes et les traditions ancestrales : c’est lors du partage des terres par Soundjata, le fondateur du Mali (au début du XIIIe siècle après J.C.), qu’ont été définis les liens interethniques dans cette région d’Afrique. Ainsi les légendes veulent qu’un Bozo, voyant un Dogon mourir de faim, lui aurait donné un morceau de sa cuisse pour le nourrir. Depuis ce jour Bozo et Dogon ne peuvent plus se marier mais gardent une amitié profonde.
Mais le cousinage entre ethnies n’est pas la seule manifestation, en Afrique, d’une conception bien particulière de la famille : lorsque deux filles s’entendent bien, l’une devient rapidement la « mère » de l’autre, sa « femme », ou pourquoi pas sa « tante ». Ces appellations sont d’avantages utilisées par les filles que par les garçons. Ainsi Mah Diarra a plusieurs « filles » au lycée, qui ne sont autres que ses copines de classe, et compte également plusieurs « femmes », en fait ses rivales en amour. De même, on peut appeler « père » ou « grand papa » tout homme âgé, en signe de respect, et tout ami peut facilement devenir un « frère » : dans la société malienne, le lien de parenté est une notion bien plus floue que dans nos sociétés occidentales.