Le quotidien de l’horreur

24 mai 1944, Sara et sa mère sont arrêtées par les policiers français. De Drancy, camp français, elles sont transférées à Auschwitz-Birkenau en Pologne. Sara raconte le travail forcé, les humiliations, la recherche incessante de la nourriture, et surtout la peur d’être tuée par les nazis ou par les maladies. Effroyables souvenirs du quotidien de l’enfer, avant la marche de la mort.

« Deux jeunes inspecteurs français sont venus nous arrêter. Ma mère a tout de suite tenté de les acheter, mais rien n’y a fait. Dans la rue, nous avons croisé mon père, qui heureusement ne nous a pas reconnues, sinon il aurait été arrêté ! Nous sommes descendus dans le métro, dans l’indifférence des passants. Et puis, nous sommes arrivés à la préfecture de police. »
Après une dernière nuit dans des draps mais dans une cellule, Maria et Sara partent pour Drancy, où elles passent aux mains des gendarmes français. Drancy, camp tout juste en périphérie de Paris, est déjà un aperçu de l’univers concentrationnaire nazi. « Ma mère avait préparé des valises mais là-bas, on nous a notre argent et nos bijoux. En somme, nous n’étions pas plus mal qu’ailleurs, on avait juste plus faim que les autres. »  Si ce discours peut paraître minimiser la situation, on comprend mieux pourquoi lorsque l’on découvre l’enfer que vont connaître Maria et Sara Lichtsztejn durant les mois qui vont suivre.
Le 30 mai, c’est le départ pour la Haute-Silésie, c’est-à-dire Auschwitz (le plus grand camp d’extermination, situé en Pologne). Sara et sa mère sont dans le convoi 75 au départ de la gare de Bobigny. Dans les wagons, les personnes sont entassées, et le mot est faible : « pour pouvoir nous coucher, il fallait qu’à tour de rôle des personnes se lèvent pour laisser de la place aux autres. » Les conditions de vie sont affreuses, à tel point que de nombreux voyageurs meurent pendant le trajet.
Trois nuits et quatre jours plus tard, le train arrive « enfin » au camp de Birkenau. Tout de suite, les déportés devinent qu’ils ne sont pas arrivés ici en colonie de vacance, les SS beuglent violemment, à tel point que Sara ne reconnaît pas la langue allemande, elle n’entend que des « aboiements ». La descente est brusque, hommes et femmes sont directement séparés. Première humiliation : Sara et sa mère doivent se montrer totalement nues. « À la descente, des Polonaises sont venues nous parler. Nous avions de bons habits et elles les voulaient. Ma mère a vivement refusé, mais elles ont rétorqué que de toute façon elles les récupéreraient quand même, puisque nous allions mourir. C’est à ce moment qu’elles nous ont montré les cheminées des chambres à gaz, nous faisant comprendre qu’on finirait par y passer… Je voyais ces flammes accompagnées d’une odeur de chair brûlée. Cette odeur… je la sens encore… c’est terrible… »
« Ensuite, on nous a fait un tatouage à l’encre de Chine. J’ai essayé d’effacer le A qui était inscrit, et c’est à cette occasion que j’ai reçu ma première raclée ! » Mais ce n’est que le début car vient ensuite la séance de rasage total avant d’arriver dans une grande salle pour les douches. Pour Maria, cela ne fait aucun doute, sa fille est en train d’être envoyée à la mort. « C’est ici que j’ai vu ma mère pleurer pour la première fois. Elle se demandait comment elle avait pu laisser faire ça ! Pour elle, nous allions aux chambres. »
Mais cette fois, c’est une vraie douche et à la sortie, toutes sortes de vêtements les attendent. Du fait de l’affluence de prisonniers, il n’y a plus de costume rayé, si bien que les nouvelles arrivées se voient dotées d’habits et de chaussures ayant appartenu à d’anciens déportés.
Les SS entassent les nouveaux arrivants qui ne sont pas gazés dans le camp de quarantaine. Ils veulent éviter ainsi que les nouveaux n’amènent le typhus ou une autre maladie. La journée dans Birkenau est toujours la même. « Ils nous faisaient lever à 3 heures du matin, nous envoyaient chercher un faux café qui n’était que de l’eau chaude, que l’on nous distribuait pendant l’appel qui durait deux ou trois heures. Par temps glacial comme on en connaît souvent en Pologne, c’était très dur de tenir. »
Ensuite, par un long trajet rythmé cyniquement à l’entrée du camp par le son d’un orchestre, les prisonniers vont travailler. Toutes sortes de tâches les attendent : cela va du transport des rails pour le chemin de fer au nettoyage des latrines : les détenus, tirant et poussant la pompe à la place des chevaux, vident les excréments de ces toilettes insalubres et collectives. « Nous étions des pompes à merde », résume Sara.
Mais certaines corvées sont encore pires : ainsi Sara a été obligée de jeter de la chaux vive dans les fosses communes, pour que les cadavres se décomposent. « La poudre piquait tellement que mes yeux pleuraient. J’arrachais des morceaux d’habits pour me les mettre sur le nez et la bouche ! » Vers midi, une courte pause déjeuner est accordée aux détenus. Le soir, le travail s’arrête vers 5 heures. Lors de travaux dans les champs, les SS vérifient que personne ne ramène de nourriture, sous peine de punitions collectives. Après un « dîner » fait d’une tranche de pain et de margarine ou d’un morceau de saucisson, c’est l’extinction des feux – façon de parler puisque l’activité des fours crématoires éclaire les lieux comme en plein jour.
À cette vie infernale s’ajoutent une quantité de « petites » choses qui rendent la vie plus difficile. En tête arrive l’hygiène, dont les nazis ont fait un terrible moyen de pression. Sara évoque « les rats et les punaises qui grouillaient dans les baraques ». « On entendait les punaises tomber sur nos gamelles. L’autre danger, c’étaient les poux. Les SS disaient un pou, c’est ta mort, donc, on s’épouillait. » Les bourreaux du camp étaient très stricts sur la propreté, alors que le simple fait de pouvoir se laver était impossible. « Le plus dur, c’était d’avoir les pieds propres », ajoute la déportée.
Les températures extrêmes, la faim, le vol, la peur, tout cela, Sara arrive à le surmonter grâce à sa mère. Celle-ci s’arrange toujours pour que sa fille puisse vivre, par exemple en troquant de la nourriture contre des vêtements. La plus grande épreuve survient donc le jour où elles sont séparées : la jeune fille part à Auschwitz-I. Elle estime cependant aujourd’hui  que les conditions de vie de ce camp sont un peu plus clémentes (tout est relatif). Sara se retrouve avec des femmes russes, qui durant tout le temps de l’emprisonnement la soutiennent. « Elles dansaient lors du travail pour avoir chaud, j’ai fait pareil. » « J’ai néanmoins eu la chance de rencontrer ma mère une première fois dans le camp, un jour qu’elle était venue y travailler. Elle m’avait promis qu’elle m’apporterait de quoi manger si elle revenait. Effectivement, elle est revenue une autre fois et elle m’a rapporté des pommes de terre, qu’elle avait prises dans les champs où elle travaillait. Vous ne pouvez pas imaginer comme c’était génial ! »
Le jour de Noël est un jour de « fête », mais particulièrement cynique : en ce 25 décembre 1944, les officiers allemands organisent une représentation théâtrale où des juifs doivent se caricaturer eux-mêmes.
Mais en cette année 1945, les troupes de l’Armée rouge approchent rapidement, et l’ordre est donné d’évacuer en direction d’autres camps les survivants en état de témoigner. Ceux qui ne sont pas aptes à entreprendre cette marche ne sont plus considérés comme dangereux. « À ce moment, j’aurais pu me cacher et attendre ma libération, mais j’espérais retrouver ma mère. J’ai donc fait la marche de la mort. Et là, les SS n’ont pas été tendres, ils tiraient s’ils estimaient que l’on n’avançait pas assez vite. En plus, je n’ai pas souvenir d’avoir eu à manger ni à boire. D’ailleurs, pour se réhydrater, on mangeait la neige. » Dans ces conditions, il est très difficile d’effectuer les 30 kilomètres journaliers. Et puis, par la rumeur, Sara apprend que sa mère est dans la foule ; elle arrive à la retrouver. Elles ne se quitteront plus jamais…
Après une escale à Buchenwald, la marche les conduit à Bergen-Belsen. « Avant d’entrer, j’ai trouvé un morceau de pain moisi que j’ai mangé. Ma mère m’a alors dit ici, on va mourir de faim ! » Elle venait d’avoir une bonne intuition…

Drancy, l’antichambre française de la mort

En 1941, les nazis décident de transformer en camp d’internement pour Juifs une vaste cité HLM inachevée, située à Drancy, en banlieue parisienne. Clôturé de fils de fer barbelés, le « fer à cheval », l’un des bâtiments de la « Cité de la Muette », va devenir la principale antichambre des juifs français vers Auschwitz. Quelque 76.000 personnes transiteront par ce camp qui, jusqu’en 1943, sera administré par des fonctionnaires français.
Dans les années 1930, la Cité de la Muette avait été voulue par ses concepteurs comme un ambitieux ensemble de bâtiments d’habitations bon marché, à la pointe des tendances architecturales alors en vogue. Tout devait y être rationalisé et standardisé, de la sonnette à la cuisine. Mais en 1940, l’un de ces bâtiments, en forme de U – on le surnomme le « Fer à cheval » – est inachevé et inhabité ; les autorités allemandes le réquisitionnent, l’entourent de barbelés puis de miradors.
Le 20 août 1941, suite à une rafle dans le 11e arrondissement où 4 232 Juifs sont arrêtés, la cité devient un camp d’internement de Juifs, identifié sous le nom de « Camp de Drancy ». C’est l’un des trois camps de transit vers les camps de l’est, avec ceux de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers (Loiret). Les conditions de vie sont, dès le début, difficiles : hygiène, maladies, mauvaise alimentation.
Jusqu’en juillet 1942, la direction du camp est attribuée à l’Allemand Theodor Dannecker, chargé des affaires juives pour la Gestapo en France. Mais ce sont les Français qui gardent le camp, sous la responsabilité du préfet de police nommé par Vichy. Un bureau administratif juif est créé et l’on confie à des Juifs le soin de gérer, sous la surveillance de la police française, les aspects matériels de la vie du camp.
Le 22 juin 1942, le premier convoi emmène 1000 personnes vers la déportation, dont 34 seulement rentreront vivantes en 1945.
Les 16 et 17 juillet, 4992 des 13152 personnes arrêtées lors de la rafle du « Vel d’Hiv » –  essentiellement des personnes seules ou des couples sans enfants – sont internées à Drancy. Elles sont déportées dès le 19 juillet. Les autres « raflés » du Vel d’Hiv sont envoyés vers les camps du Loiret puis déportés dès début août ; les enfants suivent peu après, sur « autorisation » d’Eichmann.  Trois mille enfants – dont les plus jeunes n’ont pas deux ans – arrivent ainsi à Drancy à partir du 15 août sans leurs parents, pour être déportés.
Le 2 juillet 1943 une équipe de cinq Allemands dirigée par Aloïs Brunner prend le contrôle du camp. L’administration française et les gendarmes sont relevés de leurs fonctions. Drancy devient un véritable camp nazi.
En septembre 1943, les Résistants du camp entament le creusement d’un tunnel, par lequel, espèrent-ils, l’ensemble des internés pourra s’évader entre l’appel du soir et celui du matin. Mais le projet tourne court : 14 responsables sont arrêtés puis torturés par les SS, mais aucun ne parle.
Le dernier convoi part de Drancy le 17 août 1944, à deux jours de l’insurrection de Paris. Aloïs Brunner est du voyage. Le 18 août, le camp est libéré. Les prisonniers ont parvenu à sauver les fichiers personnels des 76 000 internés, dont plus de 65 000 ont été déportés à Auschwitz. 67 des 79 convois français de déportés sont partis de la Cité de la Muette, qui a été classée Monument historique en 2005.

Les convois vers les camps de la mort

L’heure du départ, les dernières paroles d’un proche, le cri d’un enfant, le regard d’un badaud : dans le témoignage de chaque déporté, les détails comptent. Parmi eux, l’un revêt une importance particulière: celui du numéro du convoi. Le convoi, une enfilade de wagons à bestiaux où règne une chaleur étouffante l’été, et un froid mortel l’hiver. Un train dans lequel les plus jeunes meurent étouffés, et les plus fragiles deviennent fous.
Des trajets qui durent plusieurs jours. Avec deux tonneaux : le premier rempli d’eau potable au départ, le second prévu pour les besoins naturels. L’un rapidement vidé, l’autre prestement rempli. Le degré zéro de l’hygiène. Des convois qui inlassablement achemineront des milliers d’individus, hommes, femmes et enfants vers la mort, dans un gigantesque ballet ferré à travers l’Europe nazifiée.
Le règne du tortillard, ce symbole de la Révolution industrielle passé au service de l’extermination de masse. Sara était dans le convoi n°75. Un détail tout sauf négligeable lorsqu’on sait que 79 convois sont partis de France vers les camps d’extermination entre 1942 et 1944, principalement au départ des camps de Compiègne, Drancy, Pithiviers et Beaune-la-Rolande.
Des convois de déportation sont encore formés en août 1944, malgré les deux débarquements alliés en Normandie (juin 1944) et en Provence (août 1944). La veille de la libération de Rennes (2 et 3 août 1944), plus de 2000 personnes sont déportées vers l’Allemagne. Environ 300 d’entre eux reviendront. A Paris, le dernier convoi de déportés juifs part le 17 août 1944. A peine une semaine avant la libération de la capitale, c’est dire l’extrême zèle dont firent preuve les autorités responsables des déportations.
Ces derniers convois souffrent énormément des dégâts causés par les bombardements. A Lyon, le convoi qui part le 11 août arrive difficilement à destination le 22 août, à cause de la coupure des lignes de chemin de fer. Les conditions de vie sont des plus difficiles.
Un autre convoi, parti le 3 juillet 1944 de Toulouse avec 700 déportés, erre de longues semaines dans le sud de la France, en raison des bombardements et des coupures de voies. Le voyage vers Dachau, qui devait durer trois jours, prendra en fait huit semaines, dans une France dont la libération est proche. Malgré les combats qui font rage et l’inéluctable défaite qui s’approche, les nazis parviennent à apporter ce « train fantôme » jusqu’à sa destination, celle de la mort.