Le Guerrier Silencieux****

Immersion surréaliste dans la furie viking sur fond de rédemption et d’identité nouvelle. Une expérience visuelle rare qui risque d’en rebuter plus d’un. Et pourtant…

Il convient de prévenir tout de suite le lecteur, le Guerrier silencieux (Valahlla Rising en version originale) n’est pas le genre d’expérience à mettre entre toutes les mains. A en juger par les diverses clameurs de la salle de cinéma, le dernier délire de Nicolas Winding Refn envoute, dégoute, passionne ou ennui mais ne laisse jamais indifférent. Le danois est un spécialiste du genre. Déjà avec sa trilogie Puscher et plus récemment Bronson, il suscitait le débat tant son art brise le mode opératoire habituel. Pourtant, comme Tarkovsky et Kubrick en leurs temps, Refn réinvente partiellement le cinéma.

Pourquoi Tarkovsky et Kubrick en exemple? Simplement car Le Guerrier silencieux puise en eux une forme de perfection formelle alliée à une violence et une immersion scénaristique comme rarement on en voit. Nous voilà perdu dans l’immensité embrumée des terres scandinaves à une époque où les vikings luttent contre l’évangélisation chrétienne. One-Eyes (Mads Mikkelsen), guerrier impitoyable borgne et muet, parvient à échapper au Barde, un chef de clan sanguinaire, pour s’engouffrer vers un destin bien mystérieux. Refn tente de nous embarquer dans un enfer scandinave, inspiré par la poésie mystique que le Moyen-Age nous a transmis. Difficile de rentrer tête baissée dans le Valahlla du film sans une concentration de tous les instants. Le cadre habituel change, rien que dans cet entame, où l’on part d’un plan très large dont on aperçoit un enfant qui amène à boire à un prisonnier, la fameux One-Eye. Par un faux-raccord volontaire, le borgne passe d’un état d’enfermer dans une cage à celle d’homme en dehors des barreaux. Tout le long, le cinéaste se plait à jouer avec cet état d’enfermement et de fausse liberté. Les personnages espèrent la liberté d’une autre terre alors que paradoxalement, ils se cloitre dans un futur plus sombre. Passionnant !

Le Guerrier Silencieux, de Nicolas Winding Refn, avec Mads Mikkelsen, Maarten Steven, Jamie Sives (Brit., Dan., 1h30, 2010)

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Ce qui rend le long-métrage si singulier passe avant tout par la beauté visuelle : magistrale. Refn ne se prive pas de filtres, de cadres improbables, d’effets psychédéliques et de lumières outrageusement appuyées vers un objet ou une personne. Exemple tout simple, il brise l’art éculé du champs/contre-champs en écrasant systématiquement le profil de son héros à l’extrémité gauche ou droite de l’écran. Par ces audaces, on pense inévitablement à Orange Mécanique. Et comme dans le chef-d-œuvre de Stanley, l’histoire de One-Eye traite de la violence. Certains passages inouïes soulignent toute la barbarie de ce peuple, où les clichés sont légions. Mais si elle se traduit par quelques éventrements à vous faire pâlir, la furie meurtrière se mêle à la rédemption, à la protection de son prochain.

La deuxième partie du film change d’ailleurs un peu de cap. Le déplacement géographique, mêlé à une brume des plus oppressante, déplace le sujet vers la religion, la peur de Dieu et l’espoir du paradis (Valahlla chez les Normands). Le Guerrier silencieux devient mystique, alternant phase de contemplation et explosion succincte de fureur. A ce titre, le petit garçon qui suit One-Eye symbolise cette perception moins caricaturale du Viking. On y découvre une forme de protection. Le gamin qui brise également le mutisme du borgne, permettant un échange verbal précieux. C’est là que 2001 l’Odyssée de l’Espace convergent et divergent. Quand la référence SF se sert du langage pour marquer incompréhension entre homme et machine, le reste se résumant à un silence assourdissant, Le Guerrier silencieux utilise le silence comme vecteur de mystère. Les rares paroles permettent une forme d’explication -encore que. L’aspect sonore gagne en épaisseur avec cette musique tout bonnement fabuleuse, mi-chemin entre les envolées métalliques scandinaves et les compositions de Jonny Greenwood.

Et comment ne pas parler de l’interprétation assez incroyable de Mads Mikkelsen. Déjà flippant de visage, ses tatouages et ses cicatrices illustrent parfaitement la sauvagerie de son personnage. Rôle compliqué que de jouer sans dire un mot, en communiquant par le silence. Impossible de s’identifier à One-Eye, tout comme à un autre personnage. Le spectateur doit trouver sa place, quelques part entre contemplation lointaine et immersion quasi-animiste. Pour peut que l’on entre dans cette étrange expérience, on en ressort changé, le cinéma contemporain résonne un peu différemment désormais.

Le Guerrier silencieux sur Comme Au Cinema