Le chant des cignes

C’est au « Café de la Danse » – une ancienne usine transformée en salle de spectacle au milieu des bars tapas branchés du quartier Bastille – que nous avons rencontré, pour la première fois, Sara. Elle jouait dans une pièce de théâtre intitulée Les Jonas et la Baleine, une libre transposition du récit biblique du (presque) même nom. Une métaphore scénique de l’oppression nazie à l’encontre du peuple juif. Un hymne à la tolérance et à la dignité face à l’asservissement et à l’oubli. Le tout était joué en yiddish, sous titré français, pour les novices.

« 20h30. Surtout, venez à 20h30. La pièce doit commencer à l’heure, parce qu’à 22h30, nous n’avons plus le droit de faire de bruit. Les voisins portent plainte pour tapage nocturne ! » Sara m’avait prévenue. Avant même les trois coups, la représentation avait des allures de fête clandestine. Et ce n’était pas l’austérité du bâtiment, ni l’ambiance lourde d’une fin de journée caniculaire qui allaient atténuer ce sentiment. 20h30 pétantes, donc, le bourdonnement languissant de spectateurs impatients laisse la place à l’obscurité. Une douzaine de comédiens entrent en scène, gesticulations, discussions passionnées, désordre sonore sans nom. Au cœur de ce brouhaha, Hérold (le meneur de jeu, Sara en personne) apaise tout ce joli monde et distribue les rôles. Tout peut alors commencer.
« Peut-on forcer un homme à être prophète ? » Cette question, Jonas se la pose sans cesse. Ressortissant du « peuple des Jonas », il cherche à fuir, avec femme, bagages et belle-mère, la menace grandissante de Ninive – et de son bras armé, la Baleine – qui a juré leur perte. Au milieu de cet exode collectif – qui n’est pas sans en rappeler un autre (avec faux papiers et vrais collabos déguisés en marchande ambulante), Jonas est bringuebalé entre sa volonté farouche de fuir et son désir de résister à l’oppression. Il répète d’ailleurs cet inlassable leitmotiv : « Surtout, garder sa dignité ! » Ce qui nous fait penser qu’il a déjà choisi la résistance. Résistance par la dignité et la volonté farouche de rester des êtres humains quel que soit l’asservissement.
Derrière une métaphore très simple, et volontiers simpliste (les Jonas étant les Juifs alors que la Baleine et Ninive représentent le nazisme) l’auteur a voulu rendre hommage aux victimes des persécutions. La comparaison prend même des allures de plagiat lorsque Jonas et sa famille, avalés par la Baleine, se voient condamner soit à mourir d’épuisement par les travaux forcés, soit à périr brûlés.

En tête de gondole de ce spectacle souvent drôle, quelquefois plus grave mais jamais larmoyant, il y a Sara. Sara, qui, sans filet ni brumisateur, est rayonnante. Elle joue les grandes sœurs protectrices en intervenant dans l’action pour recadrer les comédiens et surtout en rassurant le spectateur quand ses héros sont dans de fâcheuses postures. Et surtout, elle fait revivre pour quelques heures sa langue maternelle, le yiddish, qu’elle parlait à la maison avec sa mère. Langue que son père, journaliste et poète, travaillait, formait, déformait, et dont il explorait les moindres recoins. Langue qui, déplore-t-elle, est peu à peu abandonnée par les jeunes générations. D’où la maison de la culture yiddish et ses ateliers théâtre, pour faire connaître les hommes de lettre yiddishophones comme l’auteur de la pièce Haïm Slovès. Dramaturge, publiciste, avocat juif communiste, Haïm Slovès (1905-1988) a, sa vie durant, milité pour développer une culture juive moderne, progressiste, héritière et continuatrice de la culture juive traditionnelle. Pendant la Seconde guerre mondiale, il participe aux activités du « Secours Populaire », un réseau de résistance communiste de la région lyonnaise. Il s’occupe plus particulièrement de la presse clandestine. Après la guerre, Haïm Slovès travaille à plusieurs pièce de théâtre ayant pour thème central la Shoah.

Sur scène, Sara n’est pas seule, loin de là. On retrouve toute une troupe de comédiens, tous amateurs, regroupés autour d’une metteur en scène professionnelle : Charlotte Messer. Cette petite bande, à la bonne humeur communicative tant lors de l’ultime répétition qu’au cours de la première, rassemble des hommes et des femmes d’âge mûr qui ont souvent vu un de leurs proches en proie à la déportation. Ainsi Charlotte Messer confie t-elle, après la représentation que, le jour de ses 4 ans, (elle est née en 1937) elle a vu son père se faire arrêter par la police française. On comprend alors la force d’un tel spectacle qui allie à la fois le désir de dévoiler une souffrance endurée par tout un peuple et une volonté farouche de rire pour mieux dénoncer la folie d’un génocide. Et le réquisitoire est d’autant plus fort lorsqu’il est déclamé, en direct, par les enfants des victimes.
22h30 tapantes, Jonas et ses compagnons sont venus à bout de la Baleine. La liesse est cependant de courte durée. Lucide, Hérold rappelle : « Il ne suffit pas que la Baleine soit morte. Il y a d’autres calamités ! ». Les extrémistes Hutus, Pol Pot, Karadzic, Pinochet, Milosevic, Omar Guelleh, la liste s’allonge d’année en année.

Les Jonas et la Baleine. Comédie en trois actes d’après Haïm Slovès. Mise en scène Charlotte Messer. Pour plus de renseignements : Maison de la culture yiddish, Bibliothèque Medem, 18 passage Saint-Pierre Amelot, 75011 Paris. www.yiddishweb.com