La vie brisée des Bigelaejzen : les archives parlent

Trois épais dossiers. Voilà ce qu’il reste aux archives départementales de l’Yonne des six rafles de déportation qui ont conduit à Auschwitz environ 150 résidents de ce département. Ces documents sont les seules traces de la famille Bigelaejzen, arrêtée en mars 1944. Parmi eux, une lettre particulièrement émouvante adressée au préfet de l’Yonne, comme un derniers recours. Peine perdue : deux jours après l’avoir écrite, la famille est conduite à Drancy. Reconstitution d’un destin brisé aux portes d’Auschwitz.

Mars 1944, la famille Bigelaejzen a échappé aux trois rafles de déportation dans l’Yonne : la dernière date de février 1944. Pourtant, la police et la préfecture d’Auxerre sont sur le qui-vive après la réception de la dernière lettre de la Sicherheitspolizei (police de sécurité) qui, pressée d’en finir avec les Juifs, ordonne aux autorités françaises de faire preuve de rapidité et d’efficacité. Mais ici à Mézille, petit village de la campagne icaunaise situé à 35 km d’Auxerre, la famille Bigelaejzen se sent relativement protégée. De plus, elle ne figure pas sur la liste des israélites du département.
Peintre, Mordka se fait appeler Maurice au village, bien que sa judaïté ne soit pas un secret. Quant à sa femme Perla, enceinte de sept mois, elle se fait appeler Paulette. Difficile de passer inaperçu quand on est né à Lask en Pologne et que l’on s’installe dans un village de la campagne bourguignonne. La famille a fui Paris – où leur fils Georges est né en 1934 – à cause des persécutions et de la difficulté de se cacher.
Mais ce 6 mars 1944, les deux véhicules qui arrivent en trombe dans la cour n’annoncent rien de bon. Il s’agit de la gendarmerie et des autorités allemandes, venues s’assurer du bon déroulement des opérations d’arrestation des Juifs. Jusque là, leur couverture avait tenu pendant les quatre années de persécutions de l’Etat Français. C’est une lettre de dénonciation (non retrouvée aux archives) qui a permis à la préfecture de débusquer cette famille juive à Mézille.
Pour quelles raisons a-t-on pu les dénoncer : par antisémitisme, collaborationnisme ou pour une éventuelle rançon, qui en ces temps de guerre serait bienvenue, sans le moindre scrupule pour le sort de la famille juive dénoncée ? La présence des Allemands rend les gendarmes plus hostiles et intransigeants ; ils ne laissent même pas la famille prendre quelques affaires de rechange. Puis les Bigelaejzen sont conduits à la maison d’arrêt d’Auxerre, où la situation est insupportable. Depuis le début de l’occupation allemande, en plus des criminels de droit commun, les détenus résistants ou raciaux s’y entassent, souvent avant d’être déportés. Certains y sont même directement exécutés. Les conditions de détention et l’absence du moindre linge de rechange rendent infernale la vie en prison.
Perla, voyant le dénuement le plus total de sa famille, ne se laisse pas résigner. Le 15 mars, elle décide d’écrire au préfet afin qu’elle puisse « prendre tout ce qui [leur] est de première nécessité. » Elle raconte son parcours : « Incarcérée, ainsi que mon mari et mon jeune fils âgé de neuf ans depuis le 6 mars 1944 à la maison d’arrêt d’Auxerre sous le coup d’une dénonciation, étant en outre enceinte de sept mois, je n’ai aucun linge de rechange, les Autorités Allemandes ne m’ayant pas laissé le temps de m’en munir. »  Dans cette lettre, le ton est très solennel et empreint de respect envers le préfet, dont la prétendue « haute bienveillance » devrait permettre d’améliorer la situation actuelle. Probablement, Perla garde le souvenir de la France, pays des Lumières, où sa famille s’était réfugiée depuis la Pologne. Mais quatre années de persécution de l’État Français n’ont laissé que peu d’illusions : « J’eus espéré, Monsieur le préfet, ne pas faire appel en vain à votre sens d’équité et de justice humanitaire ».
Mais la situation ne s’améliorera pas, bien au contraire et pour la famille Bigelaejzen, le pire reste à venir. La police de sécurité multiplie les courriers à la préfecture, réclamant le transfert « le plus tôt possible au camp de Drancy, proche de Paris. » Elle exige une attestation justifiant de l’arrivée de la famille à Drancy. Tous les courriers sont directement adressés au préfet. En prison, Perla n’a pas le temps d’espérer une réaction à sa lettre : le lendemain, le 16 mars, deux gendarmes les conduisent à la gare d’Auxerre Saint-Gervais. Puis les trois personnes voient leur destin scellé à l’entrée du camp de Drancy, d’où la fuite n’est plus possible.
Les gendarmes rédigeront une attestation d’entrée au camp, signée par le chef d’escadron en date du 21 mars, transmise au préfet. Il la renvoie au chef de la Gestapo à Auxerre, soucieux d’une exécution rapide de ses réquisitions.
Là encore dénués de tout, les Bigelaejzen arrivent au milieu de toutes ces personnes à qui on promet d’aller travailler en Allemagne. La véritable destination, pour la plupart, c’est Auschwitz. Le 17 mars, lendemain de l’entrée à Drancy, Maurice se voit prendre l’argent qu’il avait pu emporter avec lui, soit 5469 francs (l’équivalent d’environ 850 € d’aujourd’hui). L’officier leur promet que cette somme leur sera rendue à leur retour. Le reçu figure encore dans les archives du mémorial de la Shoah. La famille a alors dû perdre tous ses espoirs ; cet argent aurait peut-être pu leur permettre de s’évader ou au moins d’améliorer leurs conditions de survie. La lettre au préfet n’aurait peut-être pas pu être transmise sans une somme transmise aux geôliers d’Auxerre.
A Drancy, ils entendent parler de trains qui partent mais ne reviennent jamais, peut-être même de chambres à gaz. Y croient-ils ? Sont-ils déjà résignés ? Dix jours passent dans le camp et, le 27 mars, un train à bestiaux arrive. Des gendarmes viennent les chercher. Des secrétaires recueillent minutieusement leur nom, date de naissance et profession. On leur attribue un numéro dont ils ne savent que faire. A l’entrée du train, leurs gardes ne sont plus français mais allemands et d’une brutalité qu’ils n’avaient pas imaginée.
On les force à s’entasser dans un wagon du convoi numéro 70 à destination d’Auschwitz Birkenau. Après, aucune trace d’eux. En cette année 1944, les nazis exterminent en masse les Juifs de Hongrie. La plupart des déportés sont envoyés directement à la chambre à gaz. Les Bigelaejzen ont dû connaître le même sort. Georges, 9 ans, matricule 17080 ; Maurice, 39 ans, matricule 17078 ; Paulette, 36 ans, matricule 17079 : tous les trois victimes d’une machine qui, sans le zèle des bureaucrates de la préfecture, n’aurait pu fonctionner.