L’université de Timisoara redevable à Herta Müller

L’attribution du Prix Nobel de littérature 2009 à Herta Müller a suscité surprise, admiration, mais aussi mécontentement. Herta Müller, écrivain d’origine roumaine mais d’expression allemande a remporté ce prix Nobel en se mesurant avec des noms plus prestigieux que le sien.

Herta MüllerCette énigmatique dame des lettres, qui selon son éditeur américain ne peut pas être classée comme intellectuelle « grand public » se voit tout à coup exposée à la lumière des projecteurs pour la totalité de son œuvre. L’académie suédoise du Nobel a justifiait son choix en déclarant, « Herta Müller, avec la concentration de la poésie et l’objectivité de la prose, dépeint les paysages de l’abandon »             

Le doyen de la Faculté de Lettres à l’Université de Timisoara, Madame Otilia Hedesan, et son adjointe Madame Dana Percec nous aident à percer le mystère Herta Müller.

Comment Herta Müller est-elle perçue par un professionnel des lettres ?

Otilia Hedesan : Dans les années quatre-vingt, lors de mes études de lettres à l’université de l’Ouest de Timisoara, le souvenir d’Herta Müller et de ses « amis littéraires » était encore très forte, même si elle y avait fini ses études dix ans auparavant. Par ailleurs, j’ai été collègue avec Helmut Frandorfer, un des plus importants membres du groupe « Aktionsgruppe Banat » (dont Herta Müller faisait partie) connu pour ses pièces de théâtre. À l’époque, peu d’études sur la littérature du Centre de l’Europe existaient. On devinait déjà dans l’écriture de ces écrivains d’expression allemande de l’originalité et de la profondeur, choses qui leur assuraient un respect partagé par tous. Des amis de Herta Müller, m’ont raconté qu’elle était la vedette incontestable du groupe ayant à son côté Richard Wagner (son mari à l’époque, écrivain d’expression allemande lui aussi). À cette époque, ces jeunes écrivains se rencontraient dans un « café littéraire ». Pour ma part, j’ai été une étudiante peu intéressée par la politique, à l’inverse d’Herta Müller dont l’existence n’était pas facilitée par son refus de collaborer avec la « Securitate ». En fait, ils ont tous souffert plus ou moins manifestement de leur refus de collaborer.

 

La remise du Prix Nobel en Littérature marque l’entrée définitive d’un écrivain dans ce qui est la littérature universelle. Quant à cet écrivain femme roumaine d’expression allemande dans quelle catégorie l’intégrer – littérature roumaine, allemande ou universelle ?

Dana Percec : En effet ce prix atteste l’appartenance de l’œuvre de Heurta Muller au patrimoine universel, toutefois, avec une couleur locale. Le Banat (région de Timisoara) est un mélange de plusieurs cultures, de multilinguisme et d’un riche héritage culturel, c’est donc une région riche en sujets pour les écrivains. L’oeuvre d’Herta Müller représente un exemple d’une telle littérature visant à atteindre l’universel à travers le spécifique d’une communauté.

Otilia Hedesan : L’impact de son œuvre vient du fait qu’elle écrit en allemand. Elle ne s’expose donc pas au problème qu’affrontent ceux qui écrivent dans des langues dites de non-circulation. Ces derniers entrent en compétition littéraire moyennant des traductions, des intermédiaires. Ses romans, même en allemand sont révélateurs de la civilisation roumaine. Sa forte empreinte autobiographique évoque un monde vécu. Ce prix lui accorde d’un côté une place dans la littérature universelle et, de l’autre côté, un meilleur accueil en Roumanie. Même si nous avons perdu un certain moment Heurta Müller c’est important de recommencer d’en parler, de nous rendre compte comment cette reconnaissance change la perspective, la sphère d’intérêt des Roumains.

 

Quelle serait la forme sous laquelle l’Université de l’Ouest de Timisoara songe à récompenser cette ancienne étudiante si brillante ?

Otilia Hedesan : Bien entendu, notre université doit manifester son respect sous une forme ou autre, le plus rapidement possible. Il s’agit de renouer des relations avec une étudiante qui n’a pas été toujours bien traitée à l’université. Il faut la regagner sa confiance, car nous avons une dette envers elle, elle que nous avons contribué à former. Désormais on songe à faire étudier ses œuvres à nos étudiants, et puis on verra.