L’enfance nue****

Le cheminement adolescent conduit parfois aux pulsions les plus morbides. Des filles en noir explore avec justesse le problème du suicide et du sentiment d’abandon.

Surement bercé par la virtuosité des portraits d’écorchés vifs de Gus Van Sant (Paranoïd Park, Elephant), Jean-Paul Civeyrac livre Des filles en noir, tableau baudelérien de deux lycéennes mal dans leur peau. Un trouble plus profond que la majorité des camarades puisque Priscilla et surtout Noémie pensent au suicide. Si leur cas peut sembler un peu isolé en terme de sociologie dans le film, les chiffres récurent sur le suicide des 15-25 ans rappellent vite que cette épine est un soucis majeur des sociétés dites développées.

Des filles en noir se concentre sur le duo mais n’oublie jamais l’environnement. Le film s’ancre dans un réalisme social parfaitement dessiné, sans jamais se revendiquer comme une photographie sociétale. On y voit un peu de tout, parmi les élèves ou les adultes, tout en évitant d’offrir un panorama exhaustif Civeyrac puise du coup son énergie dans une France d’aujourd’hui, pas délimitée précisément mais dont on comprend que l’on suit des gens modestes, celle des classes moyennes trop souvent silencieuses. Pas besoin de revenir éternellement dans la salle de classe, quelques situations dans les couloirs, une présentation d’exposé et toute l’ambivalence et l’hétérogénéité des adolescents se ressent.

Des filles en noir, de Jean-Paul Civeyrac, avec Elise Lhomeau, Léa Tissier, Elise Caron (Fra., 1h25, 2010)  sortie le 3 novembre

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[Note:4]

Des filles en noir joue aussi parfaitement de ce mode de vie jeune, à coup de surnoms raccourcis (Priscilla devient « Price »), de texto en « T m mank » et de petites conneries aux grosses conséquences. Priscilla et Noémie s’éloignent du reste du monde tout en embrassant sa partie la plus immédiate. Un contraste saisissant lors d’une nuit pendues au téléphone à picoler et chanter. Le crépuscule sonne comme l’éveil de leur vie alors que l’aube les rappelle paradoxalement à leur pulsions morbides dès lors que Noémie flanche sur un « le jour se lève, c’est beau ». Un premier pas vers le rétablissement peut-être.

Les plans rapprochés sur leurs visages offrent plusieurs avantages. Ils donnent à voir les défauts d’une peau grasse mêlée à la beauté d’un visage encore frais malgré les cernes. L’approximation ponctuelle du jeu des deux actrices reflète aussi la construction vers l’âge adulte, celui de jouer aux grands sans y parvenir tout à fait. Face à l’histoire, ces plans permettent de resserrer l’intrigue sur un enfermement mental en dépit d’un monde bouillonnant qui ne les attends pas. Entre amour et amitié, les relations de ces gothiques dépressives montrent par bribes la découverte des sentiments, la recherche d’identité sexuelle, le tout sans jamais se l’avouer. Alors certes, Des filles en noir

pêche en terme de liant. L’utilisation quasi systématique de fondu noirs et les tentatives esthétisantes dans la brumes n’apportent en plus rien de bien convaincant. La maladresse d’un premier long-métrage, par des passages trop mis en scène artificiellement, s’excuse sans trop de soucis en révélant une sincérité touchante.

La tache délicate de tout film sur les ados consiste à déterminer la place des parents, ou de toute autorité avoisinante. Si on se serait passé du bal des moralisateurs (flics, grand-mère gâteau, principal de lycée), l’absence de parent influent joue sur l’intrigue. Seul la mère de Noémie lutte contre vents et marées, révélant une impuissance criante. A n’en pas douter, Des filles en noir est incroyablement sombre, démoralisant même. Pourtant, elle trouve une belle porte de sortie, une forme d’espoir ultime dans la possibilité de trouver une passion. Si le jeu de Léa Tissier est encore un peu maladroit, Elise Lhomeau profite d’une sensibilité à fleur de peau autant que de force de caractère. Elle fait parfois penser à Mélanie Laurent, qui aurait piqué les courbes du menton à Diane Kruger. On lui souhaite au moins autant de succès qu’à ces modèles.

Des filles en noir, de Jean-Paul Civeyrac, avec Elise Lhomeau, Léa Tissier, Elise Caron (Fra., 1h25, 2010)

La bande-annonce de Des filles en noir :