P1150349

Jean M. en quête de liberté

Pas facile de capter l’attention d’une classe de première, en fin de journée. Pourtant, c’est un défi qu’a relevé haut la main Jean M. Malgré quelques propos hésitants, les trente-cinq élèves de 1ère ES2 ont suivi avec un grand intérêt toute sa conférence. Après un rapide exposé au cours duquel il a retracé l’histoire du Congo, dessiné des cartes et décrit la situation actuelle, ce jeune homme à la silhouette maigre a, pendant une heure et demi et dans un silence remarquable, raconté son histoire. P1150344Né au Congo, dans un pays qu’il semble aimer, malgré l’absence de liberté d’expression et les atteintes aux droits de l’homme, il a très vite découvert sa vocation de journaliste. Dès 2007, il écrit dans un journal de Kinshasa, la capitale. Quand il donne le nom du périodique en question – « Le journal »- quelques sourires apparaissent dans la salle, ils disparaissent vite, en entendant la suite de l’histoire. En 2009, il publie un communiqué qui vaut au journal d’être interdit de publication. En effet, en République Démocratique du Congo, le gouvernement n’apprécie pas les critiques, même les plus petites. Peu de temps après, le directeur de la publication est arrêté, accusé de « promotion des forces négatives ». Jean M. prend peur et quitte la capitale. P1150333Au cours de sa route, une histoire ravive ses instincts de journalistes : celle de cinquante jeunes qui ont pris le contrôle d’une ville de l’Ouest du pays, avant que l’armée ne réprime violemment l’offensive. S’en suivirent des exécutions plus que sommaires et un climat de terreur. Jean M. ne peut pas rester les bras croisés, lui qui vient de la capitale se rend compte que l’information circule très mal dans le pays, il décide de raconter cette histoire. Il enquête longuement, recueillant des preuves, des photos, interviewant des témoins…

Arrestation, torture et fuite

Mais quel journal du pays accepterait de publier une telle enquête ? Il songe donc à se tourner vers une ONG. Il n’aura pas le temps de finir ses réflexions, la maison de l’ami chez lequel il vit est fouillée par la police, qui trouve ses enquêtes : c’est l’arrestation. Quand il tente d’expliquer qu’il est journaliste, les policiers refusent de le croire, et il subit un interrogatoire plus que musclé. A la suite de cela, il est enfermé. Il aurait préféré être dans une prison, qu’on sache où il est, mais il n’aura pas cette chance, il se retrouve dans un bâtiment dans lequel on l’amène les yeux bandés. Quand il raconte qu’il entend les cris des autres détenus, dans les cellules voisines, les élèves suivent en silence, horrifiés. On lui répète sans cesse qu’il va mourir, et il finit par le croire, jusqu’à sa libération miraculeuse par un gardien, qui le ramène à sa famille. Après ce qu’il a vécu, la question ne se pose plus : il faut quitter le pays. Il part pour l’autre Congo, tout proche. Mais après quelques temps là-bas, il comprend que la situation n’est pas meilleure, il décide de quitter l’Afrique. Son idée était de rejoindre les Etats-Unis ou le Canada, mais le hasard fait que ce sera la France. Arrivé à Roissy à l’aide de faux papiers, le dépaysement est rude. Il demande l’asile politique et tente de survivre dans les rues de Paris. Après être passé par une organisation, La maison des journalistes, qui l’héberge pendant six mois, il sillonne la France, intervenant dans des lycées comme ici, à Tournus. Aujourd’hui, il survit avec 180 euros par mois, en sachant qu’à tout moment on peut l’appeler, lui annoncer que sa demande d’asile a été refusée, et qu’il aura alors trente jours pour partir et tenter de tout reconstruire ailleurs. A la fin de son exposé, les questions fusent, les lycéens veulent en savoir plus, il n’y a pas assez de détails.

Quand le journaliste est contraint de partir, car il est attendu au lycée horticole, certains sont déçus, il restait des questions, des précisions à apporter… Si cette intervention a captivé les lycéens, c’est grâce à des détails poignants -comme l’histoire de cet ami qui a vu son père se faire assassiner à coups de machettes, lors du génocide au Rwanda- et de la personnalité attachante de Jean M., mais aussi parce que c’est ce genre d’histoire qui fait prendre conscience de la chance immense que nous avons de pouvoir publier sans crainte des articles comme celui-ci.

Mathilde Hermant, élève du Journal Zoom, le journal du lycée Gabriel Voisin de Tournus