Intégration

Confronté à un vieillissement de sa population – 60% des « Québécois pure laine » avaient moins de 45 ans en 2000, contre 80% des immigrants – , et à un important exode des petites villes vers les grandes métropoles, le Québec cherche à attirer chaque année de nouveaux arrivants (environ 40 000 en 2003, selon les prévisions des autorités), de préférence francophones, jeunes, et désireux de s’installer dans les régions.

Une terre d’accueil

une rue a montréal, où la forte population immigrée incite les autorités à mener une politique de 'régionalisation' des nouveaux arrivants P our lutter contre la concentration des immigrants à Québec et surtout à Montréal, les autorités de la province ont mis en place en 1996 une politique de régionalisation qui vise à fixer les nouveaux arrivants dans les cinq régions du Saguenay, de Rimouski, de Sherbrooke, de Trois-Rivières et de Chicoutimi. L’objectif est d’arriver à attirer un quart des immigrés en dehors de Montréal.

Cette politique a également pour but d’intégrer les nouveaux arrivants – venus d’Europe (23%), d’Afrique du Nord (20%), d’Asie Orientale (14%), mais aussi du Moyen-Orient, des Antilles ou du reste de l’Afrique – dans un environnement francophone, ce que Montréal n’est pas forcément.

Selon la constitution canadienne, la gestion de l’immigration est partagée entre les gouvernements fédéral et provincial: en 1991, un accord entre Ottawa et Québec a octroyé à la province francophone le droit de sélectionner environ 65% des immigrants désirant s’installer sur ses terres. Les 35% restants sont admis sur le territoire québécois par les autorités fédérales, au titre du regroupement familial ou du droit d’asile.


Du bled à Montréal

hamid benhallid, 28 ans, au coeur de montréal C ‘est l’aventure qui a conduit Hamid Benhallid, 28 ans, jusqu’au coeur de Montréal. Son arrivée au Québec, à l’été 2002, a été pour lui le «début d’une nouvelle vie», loin du Maroc et de ses proches. Originaire du petit village de Sefrou, à 30 kilomètres de Fès, Hamid n’avait auparavant jamais quitté son pays, «même pour des vacances».

C’est en partie pour combler ses lacunes en français que le jeune homme, qui avait entamé des études universitaires d’informatique au Maroc mais les avait interrompues car il ne maîtrisait pas suffisamment cette langue, s’est tourné vers le Québec, où il avait déjà de la famille.
«Ce pays était pour nous, de l’autre côté de l’Atlantique, un paradis, un rêve. Le secteur de l’informatique, en crise au Maroc, était alors en pleine explosion au Québec. Je suis donc parti à l’aventure : j’ai tenté ma chance !». Une chance qui était bien au rendez-vous : jeune, sportif, spécialiste en informatique, Hamid correspondait aux barèmes des services de l’immigration, qui prennent en compte l’âge, les diplômes et l’état de santé des candidats.
En avril 2002, il dépose une demande de visa. «Je n’en ai rien dit à personne, de peur de ne pas être accepté.» Trois mois plus tard, il débarque à Montréal sans presque rien dans les poches. Dans un premier temps, il vit pendant près de six mois aux dépens de sa tante, qui l’a accueilli. «J’ai rencontré une jeune femme, je n’avais pas un sou pour lui offrir un verre !», se souvient-il.
Heureusement, le nouvel arrivant se trouve rapidement un emploi, dans une entreprise de bases de données informatique. «Contrairement à mon pays, ici on trouve du boulot facilement. C’était mal payé, mais au moins j’ai pu quitter ma tante après quelque temps».
Aujourd’hui Hamid partage un trois pièces avec deux colocataires au-dessus d’une caserne de pompiers. La vie au Québec ne ressemble pas vraiment à ce dont il avait rêvé : «Ici, la vie est chère. Les prix paraissent bas sur l’étiquette, mais il faut toujours rajouter de fortes taxes! Les loyers en particulier sont élevés. Si je ne fais pas trois ou quatre heures supplémentaires chaque jour, je ne mange pas correctement à la fin du mois !»
Pour sortir de cette précarité, le jeune Marocain recherche un autre travail plus proche de ses compétences. «Le problème est que dans ce pays dit francophone, il est impossible de trouver un emploi dans le secteur informatique sans parler un anglais correct, et malheureusement ce n’est pas mon cas…».
S’il ne trouve pas rapidement un travail qui lui convienne mieux, Hamid retournera au Maroc. «Ma famille me manque beaucoup et ma vie ici devient même plus dure que celle au pays.»

Morgiane ACHACHE

«La sélection des immigrants est très sévère : elle se fait en fonction du métier et des objectifs d’immigration de chacun, pour faire évoluer l’économie locale», précise Marie-Claude Verschelden, qui organise des activités socio-culturelles pour aider à l’intégration de ces «néo-Québécois». «Les candidats à l’immigration subissent également un test de langue française, ce qui est très important pour tout le monde ici» ajoute-t-elle.

«Les aider à surmonter le choc culturel»

hiver long, neige, basses températures, langue... autant d'obstacles qui attendent les futurs immigrés «Notre objectif est d’aider à une meilleure intégration des immigrants, de les aider à surmonter le choc culturel, surtout que depuis environ deux ans, 80% sont des Colombiens. Ils ont du mal à s’adapter au climat !»

Les nouveaux venus sont donc répartis dans les régions du Québec, et avec l’aide du gouvernement, trouvent un logement, s’inscrivent à l’assurance maladie et à l’aide sociale, avant de débuter l’apprentissage du français, pour ceux qui ne le parlent pas : «Nous leur apprenons le français pendant dix mois, lors de stages à temps complet, car le français est la base de la vie au Québec. C’est notre particularité et nous tenons à la garder» ajoute Mme Verschelden. Et, même si pour certains, cette période est trop courte pour acquérir une connaissance approfondie de langue et être capable d’exercer un métier en contact avec la population, elle est tout de même suffisante aux yeux de la plupart des «élèves» qui suivent les cours.

La barrière de la langue

Maria-Elena, réfugiée politique colombienne depuis plusieurs mois, s’est heurtée à la barrière de la langue mais n’a pas renoncé au Québec pour autant. «Pour moi le Canada est LA terre d’accueil, bien plus que n’importe où ailleurs, et le Québec est le carrefour du monde», s’exclame-t-elle. «Quand j’ai quitté mon pays, je suis d’abord partie en Espagne, à cause de la langue, mais aujourd’hui, je suis contente d’être au Québec car c’est mieux pour l’éducation des enfants, même si ma fille n’a pas pu encore me rejoindre pour des raisons administratives. Et puis on est mieux accueilli, mieux pris en charge. Et plus autonome aussi, une fois la barrière de la langue dépassée». Cependant, Maria-Elena a eu tout de même quelques problèmes pour s’adapter, notamment à la rudesse de l’hiver : «Toute cette neige, au début, c’est amusant, mais après quelques mois, ça devient presque insupportable, surtout que dans mon pays, en Colombie, il ne neige pas. On ne s’attendait pas à ce que l’hiver dure si longtemps. En dehors de ça, on a eu également quelques problèmes à s’intégrer car on a pu ressentir une certaine méfiance des Québécois à notre égard.»

Les immigrants passent en effet par trois phases d’adaptation à leur nouveau milieu, explique Mme Verschelden. Après une période d’euphorie – la neige ravit petits et grands, une nouvelle vie commence, et tout semble merveilleux -, l’hiver commence à se faire long et l’immigrant subit un choc culturel. Enfin, vient la réelle période d’adaptation pendant laquelle ils s’intègrent petit à petit, tout en se remettant profondément en question, notamment en conservant ou non certains aspects de leur culture d’origine.


Gay-tolérance

E n matière d’homosexualité également, le Québec se montre relativement ouvert aux différences : Montréal dispose d’un «Village» (quartier) gai, et les écoles accueillent des séances d’information pour faire comprendre aux adolescents qu’on peut être heureux en tant que gai ou lesbienne. Toutefois, dans la Belle province comme ailleurs, les préjugés peuvent avoir la vie dure, surtout en dehors des grandes villes.

drapeau gay (premier plan) Dans la rue Sainte-Catherine de Montréal, ainsi que dans les rues adjacentes qui forment le «Village», les couples homos affichent leur amour sans peur des regards. «C’est le fruit d’une lente évolution, cela fait une dizaine d’années que l’on peut vivre tranquillement», estime André Paillour, journaliste à la revue gaie Fugues. «Il y a encore sept ans, les gais étaient attendus à la sortie des bars par des mecs violents qui voulaient ?casser du pédé’il a fallu que les videurs s’organisent pour surveiller et que ça cesse, parce qu’à l’époque la police ne faisait rien» raconte Yves Côté, assistant social dans une église du Village qui accueille les homosexuels.
Depuis 2002, les conjoints du même sexe peuvent s’engager dans une ?Union civile’ un système proche du mariage, sauf en ce qui concerne les adoptions d’enfants, toujours interdites. Dles écoles québécoises, on apprend qu’être homosexuel n’est ni une tare ni une maladie, mais quelque chose de normal. On encourage donc à la tolérance le plus vite possible… et il semblerait que ça marche : «Avant, les associations qui voulaient aller dans les écoles pour parler d’homosexualité aux jeunes devaient utiliser des moyens détournés, en passant par les infirmières scolaires par exemple. Aujourd’hui les commissions scolaires (ndlr : équivalent des conseils d’administration, organes composés de la direction, de professeurs et de parents) acceptent la présence des associations gaies dans les classes», ajoute Yves Côté. Des homosexuels hommes et femmes viennent donc dans les écoles dès le secondaire pour écouter et répondre aux questions des élèves qui ont parfois peur que «ça s’attrape».
Un livre québécois récent a par ailleurs apporté un nouvel exemple de cette ouverture d’esprit. «Philippe avec un grand H», de Guillaume Bourgault, est le premier ouvrage pour adolescents à relater la prise de conscience de sa différence par un jeune homosexuel et son coming-out au lycée. Un pas de plus vers une meilleure information, vers la tolérance et la banalisation : «Et voilà que Philippe avec un grand H est là. Avec tant de naturel qu’on se demande comment il se fait qu’il ne soit pas arrivé avant», s’étonne Gisèle Desroches dans le grand quotidien montréalais Le Devoir.
Les gais disposent également d’une ligne d’écoute téléphonique, pour parler de leur différence ou de leurs difficultés à la vivre. Les bénévoles de Gai écoute, une ligne gratuite ouverte de 11h à 23h tous les jours de l’année, lancent par ailleurs régulièrement des campagnes d’information (affiches et tracts) dans les lycées et collèges. Par l’humour, ils condamnent l’homophobie qu’ils tentent de ridiculiser, comment en proclamant «Ceci est une tapette» sur des affiches décorées d’une tapette à mouches rose. De quoi faire réfléchir un peu…

Hadrien Vincent

Malgré ces difficultés, les demandes d’entrées sur le territoire sont nombreuses et c’est d’ailleurs pour cela qu’un accord sur l’immigration a été signé, le 10 avril dernier, par le ministère de l’immigration et par le président du Conseil régional de concertation et de développement (CRCD), du Saguenay-lac-St-Jean, à Alma. L’objectif de cette entente est de favoriser l’établissement durable, sur trois ans, de 600 immigrants dans cette région, soit environ le double des chiffres des années passées. Ce plan, qui vise plus largement à ce qu’un quart des immigrants québécois s’installent en régions, sera doté d’un total de 832.000$ (607.000?) pour pouvoir augmenter les aides sociales et renforcer les structures d’accueil.  Le ministère de l’Éducation, quant à lui, contribuera à la formation des élèves immigrants de niveau préscolaire, primaire et secondaire, dans le cadre d’un programme d’aide à l’apprentissage du français.
hiver long, neige, basses températures, langue... autant d'obstacles qui attendent les futurs immigrés Cet accord permettra notamment d’augmenter la présence en régions d’immigrants dits «indépendants», c’est-à-dire qui débarquent au Québec avec un projet professionnel ou d’investissement, mais aussi de favoriser leur intégration culturelle, sociale et professionnelle en reconnaissant leurs apports économiques et sociaux dans la région où ils s’implantent. Aux dires de Réjean Bergeron, président du CRCD à Alma, «cette belle réussite va permettre au Saguenay-Lac-St-Jean de poser un autre jalon dans sa lutte contre la baisse démographique. Pour la région, les nouveaux arrivants et arrivantes de toutes les origines constituent un précieux enrichissement, et un heureux mariage des cultures».
 
Leslie Lhussiez