Il épate la galerie

Em Riem est l’un des rares à apporter un peu de modernité dans l’art khmer.

Le long de la rue 178, de nombreuses échoppes exposent des peintures. Les temples d’Angkor, le travail dans les rizières et autres clichés de la vie cambodgienne reviennent sans cesse, tous peints dans un style très réaliste. Au bout de la voie, avant la pagode Wat Ko, une galerie sort cependant de cette monotonie. Du dehors, on aperçoit une énorme œuvre, environ trois mètres sur deux, aux couleurs vives sur lequel est peinte d’une manière plutôt moderne, une tête. Difficile de distinguer de qui il s’agit. « C’est un paysan cambodgien. », explique Em Riem, son auteur. « Les cheveux sont démêlés. Il porte une boucle d’oreille, aussi. » « Les peintres khmers ont un goût kitsch. », lance tout de go Jean Dastugue, son manager. « Là, on rentre dans tout autre chose. »

 

Em Riem vient de Battambang, où il est né il y a quarante ans. « Au début, il peignait des choses très classiques », constate le manager, feuilletant son catalogue où défilent des portraits de jeunes filles notamment. Puis sont venues les études en France, en 2000, après l’obtention du diplôme national d’art plastique à l’université royale des beaux-arts. « J’ai étudié à Saint-Étienne puis à Paris. J’y ai découvert une autre manière de penser l’art. », s’exprime-t-il, « Quand je suis rentré au Cambodge, en 2007, j’avais envie d’importer mes nouvelles connaissances ici. »

 

Avec IKEA

Il se met alors à peindre. De tout. Il s’essaie au design. Il tresse le rotin pour donner naissance à des formes originales. Il sculpte. Il récupère des objets abandonnés dans la rue et les assemble. Il a même conçu des robes. « Je suis un peu touche-à-tout », admet-il. « Certes, j’ai fait des œuvres contemporaines, mais j’aime aussi le classique. Peindre des portraits me plaît aussi. Je n’ai pas réellement un style à moi. Je fais un peu de tout! »

Le succès arrive ensuite. « La Galerie », dans la capitale du royaume, exhibe ses œuvres. Ses toiles s’exposent jusqu’à Genève, en Suisse. Les deux énormes fauteuils qu’il a confectionnés, sortes de chapeau de noisette à l’envers, ont été vendus à des Sud-Coréens pour près de 2 000 dollars. Un designer d’IKEA, la fameuse fabrique suédoise, a même collaboré avec lui pour l’élaboration d’un siège. « Mes clients sont tous étrangers », remarque-t-il. « Au Cambodge, on n’a pas encore cette culture vers l’art moderne. La population manque de références artistiques. En France, il y a des cours d’arts plastiques au collège. Ici, on ne sait même pas dessiner! »

 

Sous les Khmers Rouges

À côté de cette tête de paysan futuriste, une toile surprend. D’abord, le matériau du support est un sac de riz. Puis, on y voit le portrait de deux victimes de Tuol Sleng, le regard fixe, lourd. Bien sûr, la période khmère rouge ne l’a pas laissé insensible, lui qui avait cinq ans quand Phnom Penh a été conquise par les hommes de Pol Pot. « J’étais dans le groupe des enfants. On s’amusait bien. », dit-il, « On était nourris, on avait un petit travail. Ça allait. » À l’époque, il ne se doutait de rien, surtout pas des risques que rencontrait sa mère quand elle volait des patates douces aux cuisines pour le nourrir. « J’ai pris conscience de l’Histoire une fois adulte. » Une cicatrice sur le bras gauche lui rappelle ces quatre années. « Mais bon, la vie doit continuer. »

 

Sa prochaine exposition est sur les Khmers rouges. « Je les traiterai avec un style abstrait. », pense Em Riem, comme un symbole.