Honte au check point

Chemin de croix, parcours du combattant, calvaire sans fin… Aucun attribut n’est assez fort pour exprimer l’enfer que subissent perpétuellement les Palestiniens qui souhaitent se rendre en Israël, la terre de leurs ancêtres.

Deux soldats de Tsahal vérifiant les papiers d'une PalestinienneEn ce vendredi matin, alors que, du haut de son minaret, le muezzin entame sa kyrielle de prières, les rues de Bethléem sont encore désertes. Il faut dire que le jour n’est pas encore levé, il n’est que 3 h 30. A moins de 5 km, sur le territoire israélien que je m’apprête à rejoindre, il est 4h30. On ne manque pas d’imagination ici pour se trouver des points de divergence.

Les premiers Palestiniens que j’aperçois descendent de leurs voitures. A quelques 500 mètres du check point par lequel ils sont contraints de passer pour aller en Israël, ils doivent, devant les barrières de sécurité israéliennes, laisser leurs véhicules sur place pour finir leur trajet à pied. Certains préfèrent d’ailleurs prendre le taxi. Tous s’affairent d’un pas pressé jusqu’ à l’entrée du check point. Il est 5 heures, heure d’ouverture. Ce sont les premiers, la place est libre, le « trafic » relativement fluide. Dès les premiers mètres qui marquent l’entrée du check point, femmes et hommes sont séparés, les enfants restant avec leurs mères. Les familles ne se retrouveront qu’en territoire israélien.

Le vendredi de ramadan, période de pointe

 

Le deuxième passage face aux autorités
Le deuxième passage face aux autorités

En ce vendredi, jour de repos pour l’Islam, qui plus est lors du ramadan, le monde afflue. La motivation de la grande majorité aujourd’hui est la prière qu’ils effectueront à la mosquée Al-Aqsa, « la lointaine », à Jérusalem. Les autres jours de la semaine, les Palestiniens passent le check point pour des raisons plus professionnelles. Parmi eux, Joseph, 48 ans, vendeur d’eau et de souvenirs, à Jérusalem. Selon lui, arrivé tôt, deux heures lui seront nécessaires pour passer de l’autre côté. « Mais si il y a trop de monde, ils peuvent fermer les portes », prévient-il. « Ils », ce sont les militaires qui, leurs mitraillettes autour du cou, vérifient que tous les ressortissants palestiniens sont en règle.

Un premier homme, en tête d’un troupeau déjà formé, est refoulé. Vraisemblablement, il n’a pas son passeport, de couleur verte, indispensable pour pouvoir passer. De plus, « tout Palestinien souhaitant entrer en Israël doit avoir une autorisation d’accès délivrée pour 3 mois est avec des limites d’horaires, de 5 à 19 heures », certifie Ramzi Salsa, guide palestinien. Sa fonction lui permet de ne pas avoir à supporter ces restrictions d’horaires, en plus d’un accès validé pour 6 mois.
Les autres, déjà de plus en plus nombreux, attendent patiemment entre deux épaisses grilles séparées par moins de 2 mètres et un toit métallique. Pas de colère sur leurs visages : ce morne spectacle est devenu une habitude pour eux. La hausse de température, qui atteint facilement jusqu’à 40° au plus chaud de la journée, se fait déjà sentir. Et le fait d’être entassés de la sorte n’arrange en rien la chaleur ambiante.

Israël dans l’espace Schengen ?

Un soldat de Tsahal surveille la queueAprès une première vérification d’identité, les Palestiniens arrivent dans un vaste hangar où une deuxième identification les attend. Les femmes sont là, elles aussi, assez proches pour être perçues mais trop éloignées pour s’essayer à toute communication. Ils arrivent finalement à des bornes sur lesquelles sont affichées des publicités touristiques israéliennes et dans lesquelles se trouvent des militaires israéliens. C’est devant eux que les Palestiniens, en plus de leurs passeports et autres autorisations spécifiques, doivent donner leurs empreintes digitales.

Un demi-coup d’œil de l’homme en uniforme suffit pour me laisser passer. C’est plus compliqué pour Ala Sobeh. Cet homme âgé de 49 ans et 9 mois, n’a pas sa permission spéciale nécessaire pour les hommes de moins de… 50 ans (moins de 45 ans pour les femmes). Ayant débuté une discussion avec lui, je patiente pour qu’il puisse me rejoindre. Après de longues minutes d’attente, il est finalement autorisé à passer. Il m’avouera plus tard que ma présence à ses côtés a joué en sa faveur. « Je suis chanceux aujourd’hui, confie-t-il. Mais je suis mécontent. C’est injuste : je viens simplement prier pour le ramadan et ils étaient prêts à m’en empêcher… » Ce natif de Bethléem s’insurge de ne pouvoir se déplacer que dans un rayon de 500 mètres : « Nous sommes en fait dans de grandes prisons ! Et nos geôliers, les Israéliens, nous traitent comme des criminels, voyant en chacun de nous des terroristes. » « Et pourtant, continue-t-il, j’ai des amis juifs avec qui je parle bien et qui viennent manger chez moi… »

Aux portes du cauchemar

La queue... interminable...Mon entretien avec Ala Sobeh se termine, une fois le check point franchi, où de nombreux autocars et taxis attendent les « rescapés » du périple. Direction Jérusalem. Voulant rebrousser chemin au plus court, je suis interpellé par un « forbidden » (« interdit ») israélien me sommant d’emprunter le chemin inverse de l’aller. Je m’exécute et, après, quelques mètres, stupeur : les dizaines de Palestiniens incarcérés entre les deux grilles rapprochées une heure auparavant ont laissé place à des centaines de leurs frères, plus serrés encore les uns contre les autres, alors que la chaleur ne fait que s’amplifier. Ils étouffent, se bousculent, l’un d’eux croise ses poignets en signe de captivité…

 Dans un immense brouhaha, certains réussissent à me souffler le temps qu’ils estiment mettre pour rallier l’autre côté du check point : manifestement, ils en ont encore pour 4 à 5 heures, en admettant qu’ils soient autorisés à passer.

 La nouvelle catastrophe

 De retour à Bethléem, en territoire palestinien, je longe le mur séparant les deux camps. Agrémenté de tags et de graffitis côté palestinien, il y est écrit, entre autres, « This wall is a new Nakba ». « Ce mur est une nouvelle catastrophe », en référence à la Nakba, la « catastrophe », en arabe, ressentie par les Palestiniens lors de la naissance de l’Etat d’Israël, en 1948. Le check point de Bethléem, comme les 600 autres qui bordent le territoire d’Israël, peuvent tout à fait entrer dans ce nouveau panthéon…