Hollywood s’émerveille, les Indiens se questionnent

Le film Slumdog Millionaire, un succès pour le cinéma occidental, mais le film ne fascine guère les Indiens des bidonvilles ou d’ailleurs…

Affiche du Film dans les rues de Bombay
Affiche du Film dans les rues de Bombay

Dans le film Slumdog Millionnaire, du Britannique Danny Boyle, le jeune Jamal du bidonville Dharavi de Bombay gagne vingt millions de Roupies à la version indienne du jeu télévisé « Qui veut gagner des millions ? ». Ce film a raflé les prix les plus prestigieux à l’étranger, quatre Golden Globes, sept prix de BAFTA (l’académie britannique des arts de film et de télévision), huit Oscars. Sorti en Inde en deux versions, en anglais et en hindi, le film a reçu un accueil mitigé du grand public et du milieu de cinéma. Les Indiens n’apprécient guère de voir sur leur écran la réalité violente du bidonville montrée dans le film : pourquoi notre saleté, nos misères et nos problèmes fascinent tant les étrangers, se demandent-ils ? Le débat se centre aussi sur à qui profite de ce genre du film.

Le mot Slumdog controversé

Même le mot Slumdog, littéralement chien de bidonville, divise les habitants du bidonville de Dharavi où le film a été tourné. Abraham Nadar, 65 ans, aux cheveux sel et poivre, propriétaire d’une épicerie à Dharavi manifeste son mécontentement : « Je déteste ce titre “Slumdog ”. On ne peut appeler les gens « chiens ». Une personne n’est pas un chien. » Ashok Harikeri, 30 ans, professeur d’anglais d’une école publique de ce bidonville s’exprime derrière ses lunettes : « Le titre du film est séduisant. Mais pour les habitants, cela peut être un mot péjoratif. » Son élève Sangeeta Dogi de Dharavi, adolescente de 18 ans, n’est pas d’accord avec lui : « Je n’aime pas le mot Slumdog qui signifie un chien de bidonville, ce qui est offensant »

 

Peu d’engouement pour le film en Inde

Enfants du bidonville jouant à la balle
Enfants du bidonville jouant à la balle

Slumdog Millionnaire ne convainc pas Kaushal Oza, 24 ans, étudiant à l’Institut indien de cinéma et de télévision à Pune (à deux heures de route de Mumbai) : « Nous nous le sommes approprié comme un film indien, mais ce n’est pas une œuvre indienne comme le film Gandhi ne l’était pas. Il est ordinaire, prévisible et plein de clichés. Dans le portrait du bidonville, les scènes sont exagérées par exemple la chasse par la police, le crime alors que le montage est cependant brillant. Les personnages sont peu crédibles ». La quinquagénaire réalisatrice et productrice Nina Sugati qui s’apprête à envoyer un film d’auteur au festival de Canne 2009 nous confie : « la première moitié du film m’a plu. Les enfants sont joués par des habitants du bidonville. Le décor est délicatement bien évoqué. La seconde partie qui correspond bien au style Bollywoodien n’est pas à mon goût. Par ailleurs, les questions posées dans l’émission ne sont pas crédibles au niveau de vécu du candidat. » Selon le professeur Ashok Harikeri « c’est un film banal. Trop de flash-back, ce qui peut dérouter le grand public indien. »

Dharavi dénaturé

Said Ali 13 ans, habitant de Dharavi, témoigne sur le film
Said Ali 13 ans, habitant de Dharavi, témoigne sur le film

Ses élèves de Dharavi ont vu le film ensemble. Said Ali, un petit garçon de treize ans, se prononce : « je n’aime pas les jurons, la scène où Jamal se jette dans les excréments pour courir voir le plus célèbre comédien du cinéma indien Amitabh Bacchan, les maisons en feu, la cruauté de la police. » L’étudiante Sangeeta Dogi, ajoute qu’« on ne doit pas montrer la scène où l’on mutile un garçon pour en lui faire un mendiant aveugle. » Le jeune professeur trouve l’idée de film intéressante : « Un jeu télévisé lié au vécu personnel du concurrent, c’est un concept original. Le fait qu’une personne ordinaire, peu intelligente, analphabète issue des taudis peut devenir riche est une idée intéressante. On peut montrer Dharavi dans un film. »

Les habitants de Dharavi comme le maître d’école Ashok Harikeri déplorent cependant « que le directeur et le producteur deviennent riches et remportent les prix prestigieux en exploitant le bidonville et ses enfants. Cela n’améliore pas la condition de vie ni pour les adultes ni pour les enfants de Dharavi. ». Ils n’ont pas même pas les moyens de voir Slumdog Millionnaire. Krishna d’une vingtaine d’années qui dirige entre autres les cours d’anglais gratuits au bidonville précise que « le film n’évoque que les aspects négatifs de Dharavi. On n’a pas une mafia ou un crime de telle ampleur dans ce quartier comme le présente le film. Dharavi est comme les autres taudis à Mumbai. » En revanche, pour la jeune cinéphile, résidente en banlieue, Maansi Parpiani, « la pauvreté, la détresse, la lutte, le film raconte merveilleusement bien ces faits quotidiens indiens. Je crois que cela a envoûté les spectateurs à l’étranger. » Cette étudiante en dernière année de licence ajoute que « maintenant, les Occidentaux auront de l’Inde une vision plus réelle, loin de celle du pays des éléphants, des marajahas et des vaches sacrées. »

La classe d'anglais au bidonville Dharavi - cours gratuit
La classe d’anglais au bidonville Dharavi – cours gratuit

La réalisatrice productrice Nina Sugati estime que « l’attitude de Bollywood envers le film Slumdog Millionnaire reste ambivalente. Les réalisateurs du cinéma indien ont le sentiment d’être exclus. Leurs œuvres n’ont jamais été récompensées. » Néanmoins, « les talents des musiciens et techniciens indiens ont été finalement reconnus par le cinéma mondial », poursuit l’étudiante Maansi Parpiani.

Harjeet Jhans

Voir sur notre site le reportage sur ce bidonville