Photo Julien Piffaut pour l’Espace des Arts

Et si le diable venait à votre cœur

Alexis Moati metteur en scène et parrain des Lycéades 2015, a présenté sa nouvelle pièce de théâtre Et le diable vint dans mon cœur ce mardi 27, mercredi 28, jeudi 29 et vendredi 30 janvier à l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône. Les Lycéades se sont donc articulées autour de cette pièce durant deux jours consécutifs. Et le diable vint dans mon cœur… propose une vision générale de l’adolescence sans pour autant tirer de conclusions sur cette période à laquelle personne n’échappe.
Lire l’article spécifique aux Lycéades 2015

 Les lycéades c’est quoi au juste ?
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Atelier avec Alain Fabert

Les lycéades se déroulent depuis maintenant douze ans et s’articulent chaque année autour d’un spectacle et d’une thématique différente. C’est une rencontre entre les élèves des différentes options théâtres intégrées dans quatre lycées du département de Saône et Loire. Cette rencontre se tient sur deux journées consécutives, mardi 27 et mercredi 28 janvier pour cette année. Les élèves sont mélangés dans différents ateliers au sein de l’Espace des Arts. Ils sont encadrés par des comédiens professionnels qui animent leurs ateliers autour du thème central du spectacle, vu à la fin de la première journée. Ainsi, après deux réunions avec le metteur scène, les comédiens ont axé leur travail autour de la question suivante « Comment réfléchir à l’adolescence avec des adolescents ? » explique la professeur de théâtre du lycée Hilaire de Chardonnet à Chalon-sur-Saône. Cette année, la douzième édition des Lycéades a réuni cent vingt élèves de quatre lycées du département avec pour pièce centrale Et le diable vint dans mon cœur d’Alexis Moati.

 Et le diable vint dans mon cœur
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Alexis Moati pendant l’interview donnée à Typo

 Alexis Moati est associé à l’Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône depuis 2012. Cette année, il a parrainé les Lycéades 2015 en présentant sa pièce sur l’adolescence qui met brillamment en avant les transformations liées à cette période. Alexis Moati a commencé par intégrer l’Atelier du théâtre national de Marseille en 1989 pour ensuite fonder avec une dizaine d’acteurs de sa promotion la compagnie L’Équipage pour la quitter en 1995. Depuis lors, il a travaillé avec de nombreux metteurs en scène tout en participant à des films et à des téléfilms. Il fonde aussi la compagnie Vol plané avec Jérôme Beaufils. Et le diable vint dans mon cœur est le dernier volet d’une trilogie composé de Peter Pan, ou le garçon qui haïssait les mères et de Petites sirènes. Cette trilogie est axée sur le passage de l’enfance à l’adolescence afin de montrer la perte de l’innocence qui accompagne les adolescents ainsi que la naissance de leurs nouveaux désirs. Peter Pan met en avant la « question de la fin de l’enfance à travers un personnage bloqué dans un monde » exprime Moati. Dans Petites sirènes, il aborde plus le thème de la « transformation lors de la puberté » avec pour question principale « Qu’est-ce que c’est que de grandir ? ». Dans le dernier volet, le but n’est pas de dresser un portrait caricatural des adolescents, mais de peindre une réalité mélangée à de la fiction. On peut le voir dans la scène du conseil de classe, où l’autorité d’un professeur peut faire basculer l’avenir d’un élève tandis qu’une des professeurs se lève et se déshabille intégralement devant ses collègues. Ces deux actions amènent aux spectateurs deux perspectives, l’une réelle et l’autre imaginaire qui conduit à une interprétation personnelle. Tout le spectacle est basé sur la réalité des adolescents d’aujourd’hui et sur le monde actuel dans lequel ils vivent. Dans un entretien réalisé en octobre 2014 par Delphine Loiseau, Alexis Moati explique que « Le spectacle joue en effet sur la frontière entre réalité et fiction et a pour objectif de repousser les limites du théâtre. Du balcon de la réalité, on bascule dans la fiction comme par inadvertance ».

 Des adolescents face à eux-mêmes

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Le metteur en scène et les comédiens se sont immergés dans différents établissements scolaires afin d’observer les comportements sociaux et rencontrer les adolescents « Nous avons visité des établissements très différents avec des groupes d’élèves qui ne se ressemblent pas du tout » confie Pierre Laneyrie, comédien dans cette pièce de théâtre. Pierre explique qu’ils ont essayé « de ne pas enfermer les adolescents dans une seule vision en couvrant un maximum de facettes ». Ce processus de création a permis une imitation bien plus réelle de ce qu’ils sont ou semblent être. Alexis Moati a choisi de traiter le thème de l’adolescence, car c’est « un âge passionnant comme mystérieux, et j’avais envie d’aller me ressourcer dans cette période. Mais aujourd’hui pour parler des adolescents, il faut savoir rester très humble » confit-il.

Élèves  de l'atelier gris - Jacques Arnould
Élèves de l’atelier gris – Jacques Arnould

Mais ce miroir de l’adolescence n’a pas su convaincre tous les spectateurs particulièrement pour ceux qui se voient trop ou pas du tout dans ce reflet. Certains élèves reprochent au metteur en scène « un spectacle vraiment trop caricatural qui ne représente pas la réalité et utilise beaucoup trop de préjugés ». Une jeune fille, élève du lycée Léon Blum pense que « les adultes se font une autre idée de ce que nous sommes réellement. La scène qui représente des élèves dans une salle de classe est totalement dépassée ». Tandis que d’autres élèves d’établissements différents voient dans ce spectacle « la réalité d’une partie de la jeunesse » comme Tarek élève du lycée René Cassin. Les réactions des adolescents face à eux-mêmes sont totalement opposées. C’est bien ici, que l’on observe la différence des comportements selon les groupes d’individus. Alexis Moati répond à ces réactions en expliquant que « tout ce que l’on montre existe réellement et si cela me parle à moi cela parle aussi à d’autres gens. Représenter les adolescents d’une façon trop réaliste ne m’intéresse pas ». « Il ne faut pas voir que soit dans ce spectacle, mais aussi voir les autres » lance une élève lors du débat entre le metteur en scène et les lycéens.

 Des adultes et des adolescents
Photo Julien Piffaut pour l’Espace des Arts
Photo Julien Piffaut pour l’Espace des Arts
Photo Julien Piffaut pour l’Espace des Arts
Photo Julien Piffaut pour l’Espace des Arts

Alexis Moati et ses comédiens ont eux aussi été adolescents. Beaucoup d’élèves se sont posé la question « Qu’est-ce que cela fait pour des adultes de jouer des adolescents ? ». Pierre Laneyrie raconte que « se mettre dans la peau de jeunes défoule, mais je ne pense pas que l’on puisse en sortir indemne ». Pour la création de sa pièce, Alexis Moati a travaillé sur le comportement et les envies des comédiens durant leur propre adolescence, notamment au niveau des musiques et de la nudité. Pour se faire, il a choisi de donner libre cours à l’improvisation. Durant toute la représentation, on ne peut passer à côté des nombreuses scènes de nu. Pour Moati « la nudité permet de repasser à quelque chose de neutre, à soi-même ». L’adolescence est le moment où l’on découvre son corps et où l’on apprend à le dévoiler. Moati confie « la première fois que je me suis retrouvé nu devant quelqu’un, c’était énorme ».

Photo Julien Piffaut pour l’Espace des Arts
Photo Julien Piffaut pour l’Espace des Arts

Des élèves posent aussi la question du décor « Les tables qui sont autour de la scène, montrent-elles une volonté d’encadrer la jeunesse ? ». Cette pièce est basée sur les transformations corporelles et n’accorde pas trop d’importance aux décors. Et puis à la fin de la représentation, les tables ont changé de place, car « la vie fait que l’espace explose, évolue » montre Moati. D’autres élèves ont été troublés par les masques en forme de tête de panda portés par les acteurs. Ces masques servaient en fait à montrer que l’adolescence est « un âge où l’on avance masqué, mais jamais seul ». La représentation se termine sur toutes les premières fois et sur la fin de l’adolescence représentée de manière imagée par le suicide de la jeune fille. La fin de l’échange entre le metteur en scène et les élèves des Lycéades est marquée quant à lui par un trouble. Alexis Moati sort en effet « troublé » de ce débat où certaines réactions négatives l’ont surpris « alors que je pensais qu’hier soir lors du spectacle il y avait une certaine communion entre les comédiens et les élèves ». Mais ce débat demeure très « intéressant » et permet de regarder de plus près des adolescents face à eux-mêmes dans ce miroir proposé par des adultes. « Une pièce de théâtre doit être le lieu où le monde visible et le monde invisible se touchent et se heurtent » pourrait conclure l’écrivain Arthur Adamov*.

*Arthur Adamov, de son vrai nom Adamian, est un écrivain, traducteur et auteur dramatique français d’origine russo-arménienne, né le 23 août 1908 à Kislovodsk, dans le Caucase et mort le 15 mars 1970 (source Wikipédia)