Elle a pour prénom My, ou “beauté”

C’est dans le petit village de Thuan An, sur les bords de la mer de Chine, que cette Vietnamienne a vu le jour. Avec son père, sa mère, ses quatre frères et quatre sœurs, My a grandi à la campagne, entre la mer et la maison. Une grande famille pauvre, mais plus unie que bien des familles occidentales.

Son père, couturier, confectionne et rapièce les vêtements de quelques villageois. Sa mère, l’été, se promène sur la plage, son panier en feuilles de bananier sous le bras, essayant d’en vendre le contenu hétéroclite aux visiteurs venus de la ville et à ces touristes aux poches fortunées. L’hiver, elle cuisine la soupe traditionnelle sur le trottoir du village, devant la maison familiale.

Bonheur au malheur, qu’il y en ait toujours un, les nombreux enfants peuvent mettre la main à l’ouvrage, rapportant au foyer quelques centaines de dôngs supplémentaires, pour nourrir la famille et être ainsi un peu plus riche que les plus pauvres du village. C’est donc sur le même sable que sa mère, à pourchasser les plus nantis du rivage, que My passe son enfance. Enfance n’est certes pas le mot adéquat, n’ayant vécu que très peu de féerie enfantine, comme la plupart des petits Vietnamiens. Le seul acquis qu’aura gardé My de ce va-et-vient quotidien sur la plage sera sans doute les quelques phrases anglaises apprises des étrangers.

My passe son adolescence à étudier avec application, tout en consacrant toutes ses heures disponibles à soutenir financièrement sa famille. Elle n’a donc ni loisirs, ni activités. De toute façon, il n’existe pas vraiment dans la vie des Vietnamiennes de son rang, le temps ni même la pensée pour faire autre chose que de travailler pour la famille. Puis vient le temps des études universitaires, coûteuses. L’indifférence de sa sœur aînée à poursuivre des études, donne la chance à My de pouvoir s’asseoir sur les bancs de l’université de Huê, la grande ville près du village, d’apprendre l’économie et obtenir un travail permanent par la suite. Mais pour y arriver, elle doit se trouver un travail pour subvenir aux multiples frais, notamment les livres et le logement.

Après deux années d’études, la famille n’a plus assez d’argent pour payer les frais universitaires de My. Sa sœur cadette étudie maintenant elle aussi à l’université et ne rapporte donc plus autant d’argent à la maison. Ainsi, My décide d’arrêter ses études pour travailler, afin de contribuer davantage à la famille et aux études de sa soeur. Pourquoi briser ce rêve d’études? Peut-être porte-t-elle inconsciemment le poids de la famille sur ses épaules, influencée par ses fortes croyances en la tradition de son pays.

A l’aise avec la langue anglaise, My se trouve des boulots qui la mette en contact avec les étrangers, et en retire une grande satisfaction. Par la suite, elle apprend d’elle-même le français, en s’enrichissant de lectures grammaticales. Bien que très difficile, elle parvient à parler cette langue comme si l’école la lui avait enseignée.

My a maintenant 23 ans. Elle travaille toujours pour faire vivre sa famille, comme la majorité des jeunes filles de son âge issues de la campagne. Elle n’a pas terminé ses études, et ne les finira peut-être jamais. Cette jeune femme intelligente, qui parle trois langues, n’a qu’un but dans la vie : gagner plus d’argent pour que sa famille vive bien et que ses frères et sœurs puissent étudier. Ses propres études passeront après tout ça. Elle rêve d’être un jour “ guide touristique ”. Mais ça, ce ne serait possible qu’après cinq années universitaires; et les frais sont trop élevés.

My, qui signifie “beauté” en vietnamien, porte bien son prénom. Elle est une jolie vietnamienne, au sourire angélique. Elle n’a pas de petit ami et n’en a jamais eu, car pour elle, se donner un jour à un homme, c’est se donner à lui pour toujours. Il faut donc attendre d’être vraiment libre… Pourtant, étrangers et Vietnamiens la courtisent. Mais My a choisi de mettre tout son temps au travail, pour aider sa famille. Elle rêve de l’homme charmant, celui avec qui elle vivra toute sa vie, tout comme les jeunes femmes de son âge. Mieux encore, que l’homme de sa vie soit un étranger, qui l’emmène dans son pays, où elle pourra travailler et gagner plus d’argent pour envoyer à sa famille.

Pourtant, My connaît bien plus que la simple tradition de son pays et de sa ville. Elle sait, grâce aux étrangers, qu’il existe des possibilités de partager travail, amour et famille, de devenir professionnellement accomplie même avec un mari, de faire le métier que l’on aime, de rencontrer plus d’un homme avant de trouver le bon. Elle sait tout ça, et plus encore, car elle en parle… Mais dans sa tête, deux idées se confrontent : l’évolution d’une femme vietnamienne dans la ville la plus traditionnelle du pays, et la traditionnelle femme vietnamienne aux côtés de gens d’ailleurs qui lui apportent un rêve d’évolution. Dans son cœur, deux femmes s’opposent: la femme d’évolution et la femme de tradition.

Dans une dizaine d’années, nous pourrions rencontrer, dans une rue de Huê, une guide-interprète, Madame My, aux yeux brillants de connaissances et de victoires. Mais la tradition fortement présente dans sa vie aura-t-elle raison de ses rêves? Lui laissera-t-elle plutôt la mélancolie de ses yeux actuels? Et la même vie que ses parents…