Economie

Le Québec, dont le PIB est comparable à celui des riches nations suédoise ou danoise, a en grande partie construit sa prospérité sur l’abondance de ses ressources en eau : en dehors de Montréal et des centres urbains, où se sont développés les industries et le secteur tertiaire, la vie des régions de la Belle Province est rythmée par un million de lacs et 130 000 cours d’eau. Dans le Saguenay-Lac-Saint-Jean, hydroélectricité, aluminium, industrie papetière et tourisme ont tous l’«or bleu» pour point commun.

Au fil de l’or bleu

pont unique au monde: le seul fait entièrement en aluminium, une création de l'aluminerie d'alcan S ans eau, pas de chauffage, d’éclairage ou de télévision : au Québec, où plus de 90 % de l’électricité provient des barrages, l’eau c’est la vie. Le Québec est le quatrième producteur au monde d’hydroélectricité (le Canada dans son ensemble se classe au premier rang), une énergie fiable, économique et qui se dit respectueuse de l’environnement. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que le courant électrique soit si bon marché pour le consommateur final, et que la plupart des Québécois se chauffent à l’électricité.

Dans l’ensemble de la province, où 20 000 personnes vivent de l’électricité, on compte plus de 120 barrages. Ces immenses aménagements font désormais partie du paysage et ont entraîné la variation du niveau de nombre de plans ou de cours d’eau, comme celui de l’immense lac Saint-Jean, dont la taille a considérablement augmenté depuis l’aménagement hydroélectrique de la région en 1926.

Hydro-Québec

une richesse essentielle du saguenay: l'eau, qui a permis le développement de l'industrie hydraulique. ici, 'chute à caron', l'un des deux barrages d'alcan sur la rivière saguenay


Du bois à la feuille

A La Baie, au bord du fjord Saguenay, Abitibi Consolidated, le premier producteur mondial de papier, exploite la plus grande usine de papier journal au monde. Quatre cent mille tonnes de papier sortent chaque année de ses immenses hangars, à l’issue d’un processus de fabrication qui, dans son principe, n’a guère changé depuis deux millénaires.

Une atmosphère étouffante, une odeur qui vous prend au c?ur, des rotatives fonctionnant jour et nuit, été comme hiver, dans un bruit assourdissant : l’immense usine de La Baie a de quoi impressionner. Entièrement automatisé, le site est principalement géré depuis des salles de contrôle où les ouvriers scrutent la moindre anomalie sur leurs écrans d’ordinateurs.
Le processus de base de fabrication du papier est le même depuis plus de deux mille ans. Il comporte deux phases : la désintégration de la matière première dans l’eau, pour obtenir des fibres, puis la formation de feuilles lorsque cette suspension est répandue sur une surface poreuse adaptée, à travers laquelle l’excédent d’eau peut s’égoutter. Auparavant la fabrication du papier se faisait manuellement, à base de paille, de feuilles, d’écorce ou de chiffons. Aujourd’hui le processus est mécanique, mais les procédures essentielles, quoique plus complexes, restent les mêmes.
La première étape est la préparation de la matière première, c’est-à-dire dans 89% des cas le bois (l’autre composant possible est la cellulose). Les fibres du bois sont désagrégées dans l’eau, soit par pression mécanique (à l’aide de disques ou de meules), soit par cuisson dans une solution contenant des agents chimiques.
La pâte à papier est ensuite mise en forme en étant déversée sur de fines mailles métalliques, au-dessus d’un système de séchage, puis pressée entre deux rouleaux métalliques. Une fois formées, les feuilles de papier sont une nouvelle fois séchées, puis embobinées en rouleau de près d’un mètre de diamètre, qui seront expédiées jusqu’aux rotatives du New York Times  ou du Los Angeles Times. En effet l’usine de La Baie exporte la totalité de sa production : 65% de son papier journal part aux Etats-Unis, 35% pour d’autres pays dont le Brésil.
Grâce à ses importantes ressources forestières – qui servent essentiellement à la fabrication de papier -,  le Canada est le deuxième producteur mondial de pâte à papier avec 23,3 millions de tonnes en 1991. Mais il reste le premier producteur de papier journal avec 7 millions de tonnes par an.

Morgiane ACHACHE  

La plupart des barrages sont exploités par la compagnie nationale Hydro-Québec, mais d’autres ont été construits pour les besoins propres des industriels. Ainsi dans la région du Saguenay, le géant de l’aluminium Alcan emploie 700 personnes dans le secteur de l’électricité, et possède à lui seul six centrales hydroélectriques sur deux cours d’eau différents. L’une d’elles se dresse au bout d’une petite route, à quelques kilomètres de Jonquière. Un immense mur de béton, un bruit sourd d’eau en furie : c’est Shipshaw, 12 turbines de 50 tonnes, 64 mètres de chute d’eau, 6 tunnels de 183 mètres creusés sous la montagne, 646 000 mètres cubes de béton et 896 mégawatts de « puissance installée », c’est-à-dire suffisamment pour alimenter une ville telle que Montréal. Et pourtant Shipshaw n’est que la 12e unité de production du Québec : la plus grande, la centrale « Robert-Bourassa » située dans le nord-ouest de la province, est six fois plus puissante !

«Bien évidemment, notre production ne s’arrête pas en cas de gel», précise Josée Tremblay, chargée de communication d’Alcan. «Durant notre rude hiver québécois, l’eau continue à couler sous la glace. La rivière ne gèle jamais à bloc, du fait du très haut débit. Ce qui permet aux turbines de continuer à tourner toute l’année».

Le c?ur de métier d’Alcan n’est toutefois pas la production de mégawatts, mais d’aluminium. Le paradoxe n’est qu’apparent : si le géant canadien de la métallurgie exploite ses propres barrages, c’est que d’énormes quantités d’énergie sont nécessaires à la fabrication de l’aluminium, par le biais de l’électrolyse.

Ce procédé mis au point à la fin du XIXe siècle consiste, par un long processus, à transformer l’alumine en aluminium en la plongeant dans un liquide à travers lequel on fait passer un courant de très forte intensité. L’alumine est elle-même extraite de la bauxite, un minerai dont le Québec est totalement dépourvu, mais qu’il importe par cargos entiers : il faut quatre kilogrammes de bauxite pour faire deux kilos d’alumine qui donneront eux-mêmes un kilo d’aluminium.

«L’électricité est chère à transporter. C’est pourquoi il est plus économique de faire venir jusqu’ici le minerai, importé du Brésil, d’Afrique ou d’Australie, pour le transformer à proximité immédiate des turbines électriques», explique Steeve Gauthier, directeur général de la Société de la Vallée de l’aluminium. Il faut en effet 14 kWh pour un kilo d’aluminium, c’est-à-dire l’équivalent de ce que consommeraient 140 ampoules de 100 W allumées pendant une heure.

Un dixième de la production mondiale annuelle

Grâce à ses rivières, qui lui donnent son formidable potentiel énergétique et lui permettent d’acheminer à bon port des tonnes de bauxite, le Québec fournit ainsi 10 à 12 % de la production mondiale annuelle d’aluminium. Cette industrie, qui emploie directement près de 15 000 personnes, permet à la province d’exporter chaque année pour 4,5 milliards de dollars canadiens (2,8 milliards d’euros) d’aluminium. La majeure partie (85 %) de la production est exportée, notamment vers les États-Unis.

Mais la région du Saguenay Lac Saint Jean a su conserver pour elle-même au moins 190 tonnes de ce métal coûteux… pour ériger, à quelques encablures du barrage de Shipshaw, le seul pont en aluminium au monde, un ouvrage unique de 120 mètres de long.
La précieuse eau québécoise est également indispensable à l’industrie papetière, qui emploie 34 000 personnes dans 60 usines de pâtes, papier et carton dans toute la Province. La sophistication des procédés modernes de fabrication n’a rien changé au processus de base : c’est grâce à l’eau que se désagrègent les fibres de bois, qui une fois étalées puis séchées sur une surface poreuse, donneront le papier. Du bois et de l’eau : la recette est simple en apparence, et explique pourquoi le Québec, doté d’immenses forêts et d’innombrables cours d’eau, est le premier exportateur mondial de papier journal. Ce qui permet au ministère des Ressources naturelles de la province d’affirmer sur son site internet que « des milliers de personnes à travers le monde lisent leurs journaux sur du papier québécois ».


Les jardins de Sophie

Contrairement à de nombreux jeunes actifs qui désertent leur région natale pour travailler à Montréal ou à Québec, Sophie Gagnon, 28 ans, a préféré changer de métier pour rester vivre dans sa région du Lac Saint-Jean. Avec l’aide d’une association locale, cette ancienne guide touristique gère une ferme d’agriculture biologique, un concept écolo et économique encore peu répandu.

Pour réaliser leur projet, Sophie et son compagnon, amoureux des grands espaces, ont été aidés par le Regroupement Action Jeunesse (RAJ), une association pour les jeunes et par les jeunes de 14 à 35 ans. « Ce projet entre tout à fait dans le cadre de nos actions pour cette année, notamment la lutte contre l’exode des jeunes vers les grandes métropoles » observe Eric Dubois, président de la section « Saguenay-Lac-Saint-Jean » de cette association aidée par le gouvernement, et qui s’appuie sur un budget de plusieurs millions de dollars canadiens (1 dollar canadien (CAD) vaut 0.62 euros)
« Le RAJ a surtout favorisé notre période de pré-activité, en finançant nos premiers investissements » souligne Sophie. « Les amis ont été notre aide physique, bien nécessaire elle aussi ! », ajoute-t-elle.
De fait, les deux jeunes gens n’ont pas compté leurs heures pour défricher et labourer les huit hectares dont leur avait fait don le gouvernement, et créer ainsi la troisième ferme bio du Québec ! « Nous avons travaillé comme les premiers colons », se souvient-elle. Aujourd’hui les terres sont exploitées à l’aide d’une débroussailleuse, d’un motoculteur et de quelques pioches, mais sans tracteur : ils sous-traitent les gros travaux mécanisés, faute de pouvoir investir dans du matériel lourd actuellement.
Sophie a également reçu le soutien d’une « communauté  régionale » d’habitants « intéressés par l’environnement, qui ont mesuré notre effort et qui, à leur tour s’impliquent pour la nature » analyse-t-elle. En effet, tous ses poireaux, pommes de terre, tomates et autres fraises sont pré-vendus avant même d’être produits. « Mes clients s’engagent en début d’année à m’acheter un panier chaque semaine, dont ils élaborent le contenu à l’avance » explique la jeune femme, qui cultive la proximité avec ses clients en leur envoyant par courrier, chaque semaine de février à octobre, des recettes, informations et autres conseils pratiques.
Formés uniquement dans des fermes traditionnelles, Sophie et son ami considèrent l’agriculture intensive comme « la fin du vrai, de l’authentique » et ambitionnent au contraire d’« enrayer la décadence du goût ». Ce qui les a incités à suivre « le courant holistique d’agriculture bio-dynamique », où les engrais résultent du savant mélange d’orties, pissenlits et bouses de vaches, et où l’on suit les cycles de la lune. Pour tout cela, les pionniers du bio au Québec sont contraints de se tourner vers des brochures qu’ils font venir… d’Allemagne.
Le couple songe désormais à l’étape suivante : développer l’agro-tourisme et faire découvrir et partager leur amour pour la région, en hébergeant leurs clients à qui ils feraient déguster les produits de leur ferme. « C’est vrai, je ne suis pas seulement une fermière, mais également une chef d’entreprise, et aussi une mère de famille ! » sourit Sophie, qui élève deux enfants en bas âge.
Pour l’heure, la ferme bio nourrit difficilement la famille, et le compagnon de Sophie doit cumuler un autre emploi. Comble de l’ironie, il travaille dans une usine d’aluminium, réputée polluante ! « Il y travaille à contrec?ur, résigné, comme la majorité des habitants de la région », justifie Sophie. « Mais lui, c’est à titre temporaire. Et son revenu nous est encore malheureusement indispensable : dans le bio, les débuts sont difficiles. ».

Hélène Lebon

Au Saguenay Lac-Saint-Jean, le géant du papier Abitibi possède ainsi plus de la moitié des forêts avoisinantes. Et c’est encore grâce à l’eau que, pendant de longues années, les billes de bois étaient acheminées depuis les forêts jusqu’aux usines, parfois sur 500 km : on les faisait flotter sur les rivières jusqu’à destination. Cette pratique a dû toutefois être abandonnée car elle entraînait un dépôt d’alluvions au fond des cours d’eau, ce qui était dommageable à l’environnement.

Un attrait touristique

Enfin les cours d’eau québécois contribuent à la richesse de la Province par le biais de l’attrait qu’ils exercent sur les touristes : «Au début du siècle, le développement de la pêche a su attirer la clientèle américaine. Et même si l’attractivité de l’eau n’est plus si forte, elle l'usine d'aluminium d'alcan, un des deux moteurs de l'économie du saguenay continue à donner à notre région une image ‘sauvage’. Nous jouons beaucoup sur cet atout» souligne Serge Plourde, en charge de la promotion du tourisme au Saguenay-Lac-Saint-Jean. À l’échelle de la région, les dépenses liées au tourisme ont augmenté ces dernières années. «Le côté nature-aventure est très bénéfique à l’économie touristique. Et même si la plupart des visiteurs sont québécois, certains événements attirent de plus en plus d’estivants» précise M. Plourde. C’est le cas en particulier de la traversée à la nage du Lac Saint Jean dans sa largeur (32 km), une compétition unique en son genre, organisée chaque mois de juillet dans les eaux de cet immense lac (par ailleurs totalement gelé en hiver !), et dont l’arrivée a lieu sous les acclamations de milliers de spectateurs.

Randonnées en raquette ou en traîneau à chien, pêche blanche et tourisme du saumon : l’eau et la neige sont autant de moteurs pour le tourisme québécois. Sans oublier l’un des principaux atouts de la destination Québec, celui qui fait la réputation internationale du pays: le sucre d’érable. C’est en effet grâce à un phénomène hydrique naturel – la montée de l’eau dans les troncs des érables – que naît le mythique sirop, dont les trois quarts de la production mondiale sont issues du Québec.

Fleur Tathereaux
l'usine du géant du papier abitibi, à la-baie, un des deux moteurs de l'économie du saguenay