Douce France !

Il n’est pas un Malien qui n’ait un proche ou une connaissance ayant tenté, au moins une fois dans sa vie, de rejoindre la France, avec plus ou moins de succès d’ailleurs. Il y a encore une dizaine d’années, c’était le pays à atteindre pour un habitant de Bamako ou de Ségou. A l’espoir de l’Hexagone, les étudiants et les intellectuels ont cependant substitué aujourd’hui le rêve américain.

« Avant, on voyait la France comme un eldorado. Y aller était synonyme de réussite et de richesse » assure Makan Simaga, la trentaine, professeur d’informatique à Bamako. Les premiers immigrés maliens qui ont réussi en France sont devenus des modèles.
Pourtant, dans les milieux estudiantins et intellectuels, la brutale évacuation par la police française des sans-papiers réfugiés dans l’église Saint-Bernard, à Paris pendant l’été 1996, a commencé à faire évoluer les mentalités. De même, la diffusion, par la télévision publique malienne, de témoignages de certains sans-papiers revenus « manu militari » au bercail, ont transformé la vision positive et idyllique portée jusqu’alors sur la France. Les jeunes élites maliennes associent désormais le mot « France », certes à de beaux paysages et aux châteaux de la Loire, mais surtout à un pays sans droit, sans avenir pour ces immigrés irréguliers. Il est d’ailleurs extrêmement difficile d’obtenir un visa Schengen pour la  France, les autorités étant de plus en plus intraitables. La perspective d’être renvoyé au pays en charter, l’impossibilité de se plaindre à la police et surtout une grande précarité sont le lot commun de ces clandestins, et également l’idée que s’en font les classes éduquées de la société malienne.
Désormais, les Etats-Unis sont plus attrayants, bien qu’on n’y parle pas le français. Pour Makan, « là-bas au moins, on ne t’étiquette pas comme un étranger car un Américain noir, c’est courant. Alors qu’un Français noir n’aura à coup sûr pas le même statut que son homologue blanc ». Par ailleurs, les diplômes américains sont largement reconnus et estimés à Bamako. Certains Maliens soulignent d’ailleurs que le président Chirac lui-même a fait ses études aux Etats-Unis (à Harvard, en l’occurrence) !
Cependant, au sein d’une population moins éduquée, voire analphabète, des Maliens de tous âges continuent de rêver à l’eldorado français, dans l’espoir d’un emploi et d’une vie meilleure. Même des délinquants recherchés par la police malienne sont prêts à tout pour s’y rendre : fuir et vivre peu décemment, cachés en France sont toujours préférables à un emprisonnement au Mali.

« Chirac il est zentil ! »

« Ce fut la visite de ma vie ». Tidani Coulibaly, ex-directeur adjoint de la police de Bamako, s’enflamme quand il aborde le voyage officiel de Jacques Chirac au Mali en octobre 2003. « C’était grandiose. A Mopti, les gens ont répondu présents spontanément, et les chevaux s’agenouillaient devant lui ! On ne voit pas ça deux fois dans sa vie ! »
Au Mali, le président français n’est d’ailleurs pas que la star des équidés. Il n’est pas rare d’apercevoir des portraits de Chirac dans les boutiques et des gamins porter des T-shirts à son effigie. L’un d’eux confie même que « Monsieur Chirac il est zentil, il a donné des stylos à l’école ». David, un jeune chauffeur de 4×4 réquisitionné pour voiturer une partie du cortège présidentiel dans les environs de Tombouctou, se souvient quant à lui que les services de la présidence lui ont offert, ainsi qu’à tous les autres chauffeurs, « un billet de 20 € et un porte-clefs à l’effigie de l’Elysée ».
L’ancien maire de Paris a gagné sa popularité malienne en annonçant l’annulation de la dette du pays (mise en place d’un moratoire de quatre ans, soit une remise de dette de 12 millions d’euros, ndlr) et en défiant le président américain George W. Bush sur le dossier irakien. Mais tous ne succombent pas à la chiracmania. « Il est très malin, analyse Abdoulaye Bambara, prof d’histoire à la retraite. S’il supprime la dette du pays, c’est pour permettre aux entreprises françaises de profiter de la relance économique au Mali ». L’enseignant a lui été déçu que la France, en fin de compte, approuve aux Nations unies une résolution prenant acte de la nouvelle donne créée par l’intervention américaine.
Chirac reste néanmoins le « meilleur d’entre nous » dans le cœur des Maliens. Sur le site d’information malien « afribone.com », il est décrit comme « un homme de paix, résolument engagé pour la défense des petits dans ce monde ». Durant son voyage il a répondu aux attentes des Africains en lançant un plan environnemental pour le fleuve Niger, en promettant de soutenir l’industrie du coton ou en soulignant, à propos de l’immigration, la nécessité de mettre fin aux réseaux mafieux « qui exploitent la misère des gens ». Au pays Dogon, il a également flatté l’ego local, en lançant un tout simple « c’est superbe ».
« Il est d’autant plus aimé au Mali que François Mitterrand ne l’était pas » poursuit Tidani Coulibaly. L’ancien président socialiste croisait le fer au sujet de la démocratie avec Moussa Traoré, dictateur au pouvoir à Bamako jusqu’en 1991. « Mitterrand et Moussa ne se sont jamais compris. » Pour preuve, les félicitations que Moussa envoya trop précipitamment à Jacques Chirac au soir du second tour de la présidentielle 1988, alors que Mitterrand l’avait en fait emporté. Désormais la bonne entente entre l’ex-dictateur et le président a été oubliée au profit de l’image du « seul homme capable de s’opposer aux USA ».
« Mais quand même, conclut Tidani Coulibaly, je crois qu’il est un meilleur président pour nous que pour les Français, non ? »

Nicolas Barriquand