Double peine

Affublés dans les camps d’un triangle rose, les déportés homosexuels restent aujourd’hui souvent des « Oubliés de la mémoire ».

Paris 2001, mémorial de la Shoah, la délégation des associations homosexuelles peut enfin accéder au mémorial en présence des officiels, mais toujours après la cérémonie principale. Les années précédentes le dépôt de gerbes avait dû se faire à part. « Ce fut un grand pas pour la reconnaissance des victimes, même s’il ne reste que Pierre Seel aujourd’hui pour témoigner », explique Franck Dennis, webmaster du site triangles-roses.org consacré à la déportation des homosexuels. Car, si l’homosexualité a toujours été plus ou moins légale en France, (le crime de sodomie disparaît avec la révolution), les homosexuels sortant des camps, ayant déjà dû supporter leur horreur, ont pour la plupart préféré se taire. De peur d’être victimes de l’homophobie omniprésente jusque dans le milieu des années 80. Il en a été de même dans de nombreux pays d’Europe. L’Autriche vient de reconnaître il y a seulement quelques mois la déportation des homosexuels par un vote du parlement, donnant enfin droit aux victimes à une juste indemnisation. Le téléfilm « un amour à taire », diffusé en prime time sur France 2 le 7 mars 2005, permet enfin de lever le voile, et au grand public de connaître les évènements. « Il aura fallu attendre cette année pour qu’une grande chaîne en parle à des heures accessibles, c’est vraiment décevant », ajoute Franck Dennis.

Des listes aux rafles

Dans l’Allemagne de l’après 1ère guerre mondiale, comme l’explique l’historien et président du mémorial de la déportation homosexuelle Jean le Bitoux dans son livre « les Oubliés de la mémoire », les homosexuels avaient plutôt une vie cachée mais agréable. Des clubs et bars existaient et servaient de lieux de rencontre comme l’Eldorado à Berlin. La relation des nazis avec l’homosexualité est plutôt compliquée. Évidemment Hitler la rejetait avec force, souhaitant une vaste natalité arienne, mais le culte du corps masculin est très présent dans les films nazis. Les premières répressions ont commencé avec la Nuits des longs couteaux. L’élimination d’Ernst Röhm, chef des SA, avait comme prétexte son homosexualité et donc l’assassinat de ses amants et de leurs fréquentations, qui pouvaient détenir des informations obtenues sur l’oreiller. Le film « Bent » tiré d’une pièce présentée à Broadway, narre cette période. Les autorités de l’Etat français entre 40 et 44 criminalisèrent l’homosexualité et des rafles d’homosexuels avec l’aide des listes roses furent organisées. Même si seuls des Alsaciens, alors considérés comme Allemands, portèrent le triangle rose, nombre d’homosexuels français furent déportés. On estime de dix à quinze mille le nombre de triangles roses. Il aura fallu attendre 1981 et François Mitterand pour supprimer l’article du code pénal français qui punissait les relations homosexuelles entre adolescent de plus de 15 ans et adulte, vestige de Pétain. Et attendre presque soixante ans pour que les homosexuels puissent, aux côtés des autres victimes des camps, faire leur devoir de mémoire.

« Un amour à taire », de Christian Faure, disponible en DVD (Merlin Productions). « Bent » de Sean Mathias disponible en DVD (KVP). « Les Oubliés de la mémoire » de Jean le Bitoux, disponible chez Hachette Littératures et www.triangles-roses.org