De la non-violence au nirvana

Pour atteindre la libération spirituelle, les nonnes jaïns d’un temple de Bombay suivent des règles strictes. Aucune violence ne doit être commise envers tout être vivant, la consommation d’eau est extrêmement limitée et on évoque avec sérénité la mort par le jeûne.

C'est 15h. Ce rituel est fait pour écarter le mal de soi et d'accueil le bon. Les nonnes aussi changent leur vêtement en ce moment. Elle le font également le matin au lever à 4h.
C’est 15h. Ce rituel est fait pour écarter le mal de soi et d’accueil le bon. Les nonnes aussi changent leur vêtement en ce moment. Elle le font également le matin au lever à 4h.

Samyaguna assise à même le sol. Son plumeau toujours près d’elle sert à balayer l’endroit où elle s’assoira. Seule l’aînée du groupe a le droit de s’asseoir sur un lit.En début juillet quatre nonnes jaïns ont débarqué au temple de Lalbagh, un quartier nord de Bombay. Elles ont rejoint un groupe de pieuses âgées de 26 ans à 62 ans, toutes vêtues du même habit blanc non cousu. Les novices passeront les quatre mois de la mousson dans une grande salle dépouillée, l’Upasraya. Ici, il n’y a que de bas lits en bois, des pots d’eau en terre cuite et deux horloges. Il y a l’électricité, mais personne ne l’utilise, car on a renoncé aux actes violents.

Renoncement absolu, retrait du monde

La plus aînée, rebaptisée Harshguna, est assise sur son lit sans matelas ni drap. Tout ce qu’elle possède de matériel est près elle, bien rangé. Derrière ses lunettes, elle explique pourquoi elle a choisi de rejoindre cet ordre. « Arrivée à un certain âge, mes parents ont voulu me marier. J’ai résisté parce que le mariage d’une amie avait mal tourné. Alors, j’ai décidé de suivre deux amies qui étaient en train de devenir nonnes. Mes parents ont fini par céder. » Satvarthguna, la plus jeune, est diplômée de commerce. Elle est assise à même le sol sur un petit tapis. Elle s’est convertie au jaïnisme il y a un an. « J’ai été convaincue par le discours d’un gourou [maître spirituel] jaïn, qui dénonçait la futilité du quotidien et prônait le renoncement comme moyen de se libérer », explique la jeune femme timide. Jaiguna et Samayguna sont plus expérimentées, et plus paisibles. Elles ont prononcé leurs vœux, il y a douze et sept ans respectivement.

Avant d’entrer dans l’ordre jaïn, les postulants doivent choisir leur gourou, observer la vie de renoncement des nonnes et étudier les livres sacrés pendant trois à quatre ans. Puis, la veille de la diksha (cérémonie de passage), les adeptes se font raser et ne laissent que quelques mèches. « Les derniers cheveux sont arrachés le jour de la diksha », explique Harshguna.

Une vie d’errance, de non-violence et de rites religieux

Chacun possède très peu d'affaires. Les nonnes les gardent séparément, toujours rangées dans des tissus blancs. Sauf des lits bas en bois et quelques tables basses il n y a pas d'autres meubles
Chacun possède très peu d’affaires. Les nonnes les gardent séparément, toujours rangées dans des tissus blancs. Sauf des lits bas en bois et quelques tables basses il n y a pas d’autres meubles

Elles ont toujours un morceau d'étoffe qu'elles gardent devant la bouche pour ne pas tuer des insectesLes sadhvis (nonnes jaïns) suivent très rigoureusement leurs cinq vœux [voir encadré] en espérant atteindre le nirvana. Elles vivent avec le strict minimum et mènent, en groupe de quatre ou six, une vie d’errance, dans le refus absolu de liens affectifs. Elles se déplacent pieds nus, et ne séjournent que quatre ou cinq jours au même endroit.

« Nous nous levons à quatre heures. Nous nous habillons avec l’habit porté la veille, pas lavé mais aéré, après l’avoir minutieusement examiné à la lumière du jour pour être sûres qu’aucun insecte ne s’y est glissé, sinon on risquerait de le tuer », raconte Jaiguna. Les nonnes ne possèdent que de simples habits en cotons blancs : un petit chemisier, une longue étoffe légère qui recouvre la tête et le haut du corps et un jupon fait d’un tissu deux mètres de long, attaché a la taille par une corde nouée. Ainsi vêtues, elles effectuent leurs rituels religieux, méditent et lisent les textes sacrés.

Quand les nonnes sortent, elles ont toujours une canne et portent ce châle, long de 2 mètre, en laine. Elles peuvent l'utiliser s'il commence à pleuvoir ou s' il fait froidToute action qui fait mal aux âmes vivantes, dans l’air, dans l’eau ou sur terre est interdite sauf si elle est absolument nécessaire à la survie. « Nous ne buvons que de l’eau bouillie par notre cuisinier. Il faut attendre 48 minutes après le lever du soleil pour boire cette eau et s’arrêter 48 minutes après, parce que la nuit il y a beaucoup de micro-organismes dans l’air, précise Jaiguna d’un ton neutre. Nous ne lavons nos habits que le jour du bain et avec très peu d’eau. L’eau sale est jetée dehors et doit s’évaporer vite afin de ne pas faire naître des insectes », poursuit-elle.

Les nones se nourrissent de repas frugaux et végétariens fournis par des familles jaïns pratiquantes. « Les deux plus jeunes partent à 11 h 30 recueillir le déjeuner pour toute la communauté », explique Jaiguna en emballant les pots destinés à collecter la nourriture. La règle monastique leur interdit de sortir seules. « Nous déjeunons à midi ici à l’abri des regards. Nous finissions bien nos bols, pour qu’ils ne pourrissent pas, et pour ne pas avoir à dépenser trop d’eau en vaisselle » poursuit-elle. Il existe divers types de jeûnes, où l’on se prive d’huile, de piment… « Aujourd’hui nous avons pris notre repas de midi, et je vais dîner, car je prends des médicaments, mais Harshguna suit strictement le jeûne et ne mangera pas ce soir », note Jaiguna.

La violence de la non-violence

Chacun possède très peu d'affaires. Les nonnes les gardent séparément, toujours rangées dans des tissus blancs. Sauf des lits bas en bois et quelques tables basses il n y a pas d'autres meubles
Chacun possède très peu d’affaires. Les nonnes les gardent séparément, toujours rangées dans des tissus blancs. Sauf des lits bas en bois et quelques tables basses il n y a pas d’autres meubles

Le vœu de chasteté fait que nonnes et les moines ne séjournent pas en même temps dans un temple. « Dans le même souci, les nonnes se font arracher les cheveux afin de ne pas attirer le sexe opposé, car les cheveux sont un signe de beauté », reprend Jaiguna. Chez les jaïns ce geste, a priori violent, est une pratique qui leur apprend à supporter la douleur sans broncher.

Aujourd’hui, Harshguna a appris la mort d’une sadhvis par le journal. « Elle avait prononcé le vœu de ne pas manger jusqu’à sa mort ». C’est le sallekhana, pratiqué par les religieux ou les fidèles âgés, avec l’approbation de leur gourou. Ainsi, une centaine de sallekhana sont effectués chaque année.

Lire aussi : la religion fondée sur le refus absolu de la violence – la philosophie jaïn

 Une histoire de bols :