Concurrence mémorielle

Les Noirs ont également compté parmi les victimes de la déportation, mais l’évocation de ce thème, ou plutôt son absence d’évocation, amorce le délicat problème de la concurrence entre les victimes de l’Holocauste. Concurrence morbide qui s’est instaurée au fil des années et qui ne fait que renforcer les luttes entre les communautés. Maltraités, humiliés, assassinés, les prisonniers noirs le furent indubitablement. Pourtant, le meurtre des déportés de couleur par les nazis ne fit pas partie, comme pour les Juifs ou les Tziganes, d’une logique d’extermination de masse.

Lorsqu’on évoque la déportation des Noirs, il est difficile de ne pas mentionner la polémique autour d’une absurde « concurrence des victimes ». C’est ce que veut démontrer l’humoriste Dieudonné quand il évoque une « pornographie mémorielle » du génocide juif alors que, selon lui, on tait le génocide des Noirs, par racisme.
Or les persécutions à l’encontre des gens de couleur ne sont pas nouvelles. Elles interviennent très tôt (par l’esclavage dès le XVe siècle) et s’intensifient avec la colonisation intense du XIXe siècle. L’Allemagne – comme la France – est alors à la tête d’un empire colonial important, notamment en Afrique. En 1904, en Namibie, alors colonie allemande, 60 000 membres du peuple Herero sont exterminés. Le général Lothar von Throta dirige ce massacre avec l’aide d’un « spécialiste des races », Eugen Fischer, qu’on retrouvera responsable des questions raciales au plan (pseudo-) scientifique sous le nazisme. Son assistant s’appelle Josef Mengele, le futur « Herr Doktor » du complexe d’Auschwitz-Birkenau.
Quelques milliers d’Afro-allemands vivent en Allemagne en 1933. La plupart émigrent dans les années suivantes. Les lois raciales de Nuremberg, édictées en 1935, n’oublient pas les gens de couleur, même si ceux-ci ne sont pas victimes d’une répression systématique comme les Juifs. Certains se réfugient dans les compagnies de cinéma nazies, pour jouer le rôle de nègres ridicules…
Hitler, dans sa volonté de « purifier la race », lutte contre le métissage. Au milieu des années trente, dans les communes de Rhénanie, une chasse aux « bâtards » est lancée. En 1937, les nazis vont même mettre en place une politique de « stérilisation forcée » sous la conduite d’Eugen Fischer et de Josef Mengele. Dès la déclaration de guerre, un durcissement s’opère, avec des déportations et des massacres systématiques, qui font plusieurs milliers de victimes. Ces répressions vont s’étendre aux pays occupés par l’Allemagne pendant la guerre (en France et en Belgique surtout, où la jazz-woman Valaida Snow est internée dans un camp).
En 1941, les prisonniers noirs sont éloignés de l’Allemagne, vers Bordeaux. Seules 500 personnes restent en Allemagne et servent de cobayes pour les « recherches anthropologiques » Les Noirs et métis enfermés dans les camps de concentration, le sont en tant que militants communistes, résistants ou Juifs. Il n’y a pas eu de camp spécifique à la déportation des gens de couleur, internés dans la plupart des camps de concentration que comptaient l’Allemagne et ses possessions : Dachau, Sachsenhausen (près de Berlin), Dora, Mittelbau ou encore Buchenwald. Si la couleur de la peau n’a pas été la cause déterminante de leur déportation, elle leur valut d’horribles traitements. Et, dans le cas d’une victoire finale du IIIe Reich, ils devaient former « la race des esclaves » 
Après guerre, et bien qu’ils aient été en masse d’inlassables adversaires du national-socialisme, les survivants noirs éprouvèrent les plus grandes difficultés pour être reconnus comme victimes. Du côté français, le sort des anciens combattants africains français ne fut guère meilleur.