Cinéma. Bollywood impose sa loi

Bollywood, un terme lancé ironiquement par la presse indienne à la fin des années 1970, désigne l’économie cinématographique qui s’est développée à Bombay. Ce cinéma populaire se caractérise par l’ambition d’être un spectacle total. Les films «hindi» sont en effet réputés «masala», littéralement combinaison de plusieurs épices, mélange de musique, de chants, de danses et de récits.

Par abus de langage, l’étiquette «Bollywood» s’est appliquée à tous les films indiens. Depuis quelques années, le terme a perdu sa connotation péjorative et Bollywood est devenu un genre reconnu. En 2002, le film Lagaan était nominé aux Oscars. La même année, le festival de Canne officialisait la reconnaissance mondiale du genre en rendant hommage à Raj Kapoor, «le Roi de Bollywood» et en présentant la grande production Devdas dans le Hors Compétition.

 

Un cinéma épicé

 

Dans les films «hindi», il s’agit toujours de présenter une situation morale archétypale, un conflit entre la tradition ancestrale et le monde moderne et de l’illustrer par des personnages stéréotypés. La tradition rigide, les mariages arrangés, les remariages de veuves ou les castes, fournissent une mine inépuisable de conflits sociaux, moraux et familiaux à mettre en scène. Tout paraît factice, kitch mais c’est justement le mélange naïf de clichés, de sentimentalisme et de moralisme qui ravit le public indien. De plus, les films usent de la répétition d’éléments déjà éprouvés dans les films précédents.

Filière cinématographique et filière musicale sont étroitement mêlées. Les histoires d’amour contrariées, les scènes mélodramatiques et comiques sont entrecoupées de pauses musicales sans rapport avec l’intrigue. Environ six chansons serviront de tremplin au film en passant et repassant à la radio, dans toutes les échoppes. Ces musiques qui assurent la propagande d’un film captent près des deux tiers du marché du disque.

 

Des stars vénérées

 

Des synergies se sont nouées entre le cinéma et la télévision qui diffuse abondamment les longs métrages et confère aux stars glorifiées par de gigantesques opérations de marketing – émissions people, magazines d’actualité cinématographique, spots publicitaires, le tout relayé par Internet et la presse grand public – un statut de figures vénérées. Les films sont conçus sur mesure pour des acteurs devenus des marques très puissantes. Représentant la marque suisse Louis Vuitton, Shah Rukh Khan permet aussi de vendre des voitures, des montres, des ordinateurs, et aussi des biscuits en Chine.

Les acteurs profitent de leur fortune, respectent leur mère mais vivent leur histoire d’amour à leur guise. Ils font, à leur manière, «évoluer» la société. Aishwarya Rai, actrice bollywoodienne par excellence, égérie de l’Oréal et Miss Monde 2?004 n’hésite pas à s’afficher en minijupe.

 

Bollywoodianisation du cinéma

 

Datant de 1938, Métro Adlabs est un des plus fameux cinémas de Mumbai. Malgré toutes les stars bollywoddiennes qui ont foulé son tapi rouge, il a dû, lui aussi, se transformer en multiplexe pour rester dans la course. La réouverture s’est faite avec le film Kabhi Alvida Na Kehna, le plus attendu de l’année. Compris dans le ticket, l’ouvreur qui vous mène à votre place, l’hymne national indien qui retenti avant chaque séance et enfin trois bonnes heures de film, voir plus.

Dans KANK, film à la photographie léchée, le réalisateur Karan Johar, traite de l’infidélité dans le mariage en affirmant qu’il ne sert à rien de rester dans un mariage sans amour. Une petite polémique a eu lieu à la sortie du film mais finalement, rien de bien nouveau dans un cinéma assez à l’aise pour aborder l’adultère à condition d’éviter le happy end. De plus, il est difficile de s’identifier aux héros du film qui changent leur garde-robe à chaque scène et qui vivent à Manhattan, loin du regard pesant de la société indienne.

L’industrie ne laisse pas de place aux frondeurs et aux pourfendeurs de clichés

«Nous manquons de contenus intéressants, de recherche… Le cinéma ne donne pas la possibilité d’exprimer notre opinion sur des sujets qui comptent vraiment » écrit une lectrice du Mumbai Mirror dans l’édition du 15 août. Pourquoi en effet, les romanciers ont été capables de traduire les grandes mutations du monde indien et pas les cinéastes?? Trop d’obstacles?? Bollywood écrase le cinéma indépendant. «Les francs-tireurs doivent affronter d’énormes difficultés d’un point de vue financier ou de distribution. L’industrie ne laisse pas de place aux frondeurs et aux pourfendeurs de clichés» affirme Rashid Irani, critique cinéma pour le Times of India. «Conformismes, les studios fonctionnent par clans. Beaucoup de salles leur appartiennent. Pourquoi feraient-ils le procès d’une société qui leur offre des privilèges » renchérit Shaan Khattau, jeune documentariste de Bombay.

Des irréductibles tentent leur chance, la plupart du temps avec des cofinancements étrangers. Avec sa trilogie, Fire, Earth et Water qui aborde le sexe, le nationalisme, la religion et comment ces sujets influencent la vie des femmes, la réalisatrice Deepa Mehta s’est heurté aux fondamentalistes hindous. Fire, qui traite de l’homosexualité, a vu ses plateaux de tournage brûler et en 2005, le tournage de Water a été bloqué.
Il semblerait que les films hindis n’aient pas pour fonction de révéler les maux d’une société injuste, mais au contraire de fournir à celle-ci des divertissements. En Inde, devant le grand écran, toutes les castes sont mélangées et on oublie, le temps de quelques heures, les difficultés de la vie.