Bien plus qu’un musée

Perdu au cœur de la Pologne, la ville d’Oswiecim attire des visiteurs du monde entier, venus se recueillir dans le plus grand des camps de concentration. Auschwitz, camp principal, est suppléé par deux annexes : Birkenau et Monowice (qui a aujourd’hui disparu). Eléments historiques, ils ne sont pas que des vestiges car le souvenir passe par la conservation du site. L’occasion pour nous de voir comment il nous permet de ressentir la déportation.

Dès le guichet d’entrée du camp principal, moyennant quelques zlotys, de premiers dépliants informent le visiteur. Pourquoi Himmler, en avril 1940, choisit-il ce lieu plutôt qu’un autre ? Pour des raisons stratégiques : l’endroit, installé dans une contrée marécageuse à l’abri des regards, était desservi par le chemin de fer.
« Arbeit macht frei », « le travail rend libre » : dès l’entrée, le ton est donné. Les nazis ont joué à fond la carte du cynisme, tant les chances de survie dans cet enfer étaient quasi nulles. Ces baraquements qui nous entourent donnent plus l’impression d’un musée que d’un véritable vestige du passé.
Et c’est bien d’un musée qu’il s’agit aujourd’hui puisque les anciens blocs où « logeaient » les prisonniers abritent aujourd’hui différentes expositions thématiques. On y trouve notamment un bloc consacré aux preuves des crimes nazis, un autre sur la déportation des Hongrois et cela pour chaque pays concerné (cf encadré sur le pavillon français). Ce n’est pas immense, mais il est clair qu’au début, on s’y perd.
Toutes ces baraques alignées, avec ces barbelés qui vous étreignent vous font vraiment prendre conscience qu’il s’agissait d’une prison en plein air. Par ailleurs, la visite des expositions ne laisse pas indemne. Exposés comme des souvenirs de vacances, derrière des vitrines, trois tonnes de cheveux ayant appartenu à des victimes ne peuvent laisser de marbre. De même pour les milliers de valises, prothèses, chaussures et autres effets personnels. On voudrait détourner le regard par pudeur ou par simple respect, mais c’est plus fort que soi, on reste bouche bée.
Certains ne supportent pas et préfèrent s’éclipser, les larmes aux yeux. Et dire que derrières ces objets se cachent des dizaines de milliers de vies.

Tout était fait pour les détruire

On l’appelle le bloc de la mort. Associé à son numéro 11, cet endroit ne porte pas ce nom pour rien. C’est en fait la prison des tortures que les SS utilisaient pour se débarrasser des éléments qu’ils estimaient les plus perturbateurs. Les cellules, très simples, n’étaient jamais ouvertes et les prisonniers y crevaient de faim et de soif. Autre punition, certains détenus devaient passer la nuit à quatre dans un compartiment de 90 cm². Faute de pouvoir se coucher la nuit, et contraints de travailler très dur pendant la journée, leur épuisement devenait vite fatal. C’est également dans ce bloc 11 que les premiers tests du Zyklon B furent conduits en 1941. Les erreurs de dosage ont laissé suffoquer certaines victimes durant 19 heures !
Au-delà de ces lugubres couloirs, une cour longeant les prisons laisse deviner que des exécutions y avaient régulièrement lieu. C’est dans le baraquement voisin que les pires expériences avaient lieu : tests d’amputations, de stérilisations, recherches sur les nains et les jumeaux, tout ceux qui pouvaient paraître intéressants pour les « scientifiques » nazis passaient entre les mains des hommes de Josef Mengele, médecin du camp.
Passage obligé de la visite, une salle qui reconstitue les fours crématoires et les chambres à gaz. Les fleurs et les flashes incessants des appareils photos étouffent l’authenticité de la reconstitution. De toute façon, comment s’imaginer le quart de l’horreur qu’ont pu subir les Juifs et autres Tziganes pendant ces années noires ? La réponse se trouve dans le second camp encore debout de nos jours, Birkenau.

Petit bois de bouleaux

A trois kilomètres d’Auschwitz-I, l’annexe géante Auschwitz-II – Birkenau rassemble plus de 300 baraques, dont les deux tiers environ ont été détruites dans leur fuite par les nazis, qui ne voulaient laisser derrière eux aucune preuve de leurs agissements. Sur 175 hectares, Birkenau (que l’on traduit en français par petit bois de bouleaux) paraît gigantesque au point que, du haut du mirador, il est impossible de deviner sa limite masquée par… un bois de bouleaux. Face à la porte principale, les rails par où arrivaient les convois de déportés.
Curieuse impression que d’être là, face à cette image si célèbre, ce cliché que tout le monde s’empresse de prendre pour emporter dans sa boîte à souvenirs l’image traditionnelle que les médias publient. Alors, premier réflexe toujours aussi platement symbolique, marcher le long de cette voie ferrée construite en 1944 pour faciliter l’afflux des prisonniers.
On distingue plusieurs parties séparées : entre autre, le camp des femmes, celui des Tsiganes, ou la quarantaine. Cette dernière partie servait à isoler provisoirement les nouveaux arrivants, histoire de ne pas contaminer les plus anciens. Quant au « Kanada », son nom fait référence à la richesse du pays éponyme. Dans cette zone, les détenus voyaient leur chance de survie décuplée (mais cela restait relatif, dans un camp d’extermination). A contrario, une surface en construction, puis rasée face à l’avancée des Alliés, avait pour nom de code Mexico, image d’une pauvreté et d’une misère annoncée.
Ce complexe n’a donc plus rien à voir avec un musée, à l’exception peut-être du « Sauna », un bâtiment qui retrace l’itinéraire des prisonniers, salle par salle, de leur déshabillage à la tonte des cheveux. Mais le « petit bois de bouleaux » recèle bien d’autres coins que seuls les moins pressés iront voir. On y trouve en effet les restes des crématoriums détruits lors des révoltes de prisonniers.
 
Un souvenir collectif contestable

A la fin de la guerre, les Alliés, pour se donner bonne conscience et occulter leurs erreurs lors de ces années noires, ont symboliquement décidé de construire au beau milieu du camp un mémorial dans la plus pure architecture moderne soviétique. Utilisé pour les cérémonies officielles, le lieu ne suscite toutefois guère d’émotions, si ce n’est une certaine révolte de constater qu’un lieu si chargé d’Histoire soit utilisé de la sorte. Mieux vaut en retenir du site d’Auschwitz-Birkenau, chargé d’intenses émotions, la richesse de ce qu’il a à nous apprendre.

Un nouveau pavillon pour la France

Depuis les commémorations du 60e anniversaire de la libération des camps, le 27 janvier 2005, la France dispose à Auschwitz d’un nouveau pavillon. Une exposition y retrace le parcours des déportés français.

 Peu facile à trouver au sein d’Auschwitz-I, le bloc consacré aux déportés français abrite une exposition de qualité. Elle remplace une précédente exposition datant des années 1950, qui présentait une image de la France résistance et victorieuse, en occultant les responsabilités du régime de Vichy, et par la même occasion le sort réservé aux Juifs, Drancy et la collaboration en général. La nouvelle exposition rectifie le tir.
Lumières douces, murs blancs et calme religieux offrent une ambiance à la fois instructive et respectueuse envers les victimes. Les déportés sont évoqués au travers de portraits de femmes et d’hommes aux itinéraires bien différents. Citations célèbres, cartes explicatives, bref, tout ce qu’il faut pour comprendre le rôle de la France lors de cette guerre et l’impact qu’a eu la déportation en France. Enfin l’expo inclut un inventaire de tous les trains partis de notre pays à destination des camps.

 

Le Zyklon B : l’arme ultime d’extermination nazie

Si la conférence de Wannsee, en 1942, organise la « solution finale », la décision d’exterminer les juifs d’Europe est en fait bien antérieure. Depuis plusieurs années, les nazis se sont déjà mis en quête d’un moyen efficace et peu onéreux de destruction.
Dans le camp de Chelmno, l’un des premiers moyens essayé est d’asphyxier les juifs dans un camion dont l’arrière a été transformé en chambre étanche, vite envahie par les gaz d’échappement. Au bout de quelques minutes de trajet vers un petit bois où un Kommando doit enterrer les cadavres, les victimes meurent asphyxiées. Les Einsatzgruppen emploient également ce mode d’extermination, qui ne peut cependant convenir à une application à très grande échelle.
En juin 1941, Himmler demande donc à Rudolf Höss, le premier commandant du camp d’Auschwitz, de tester un moyen d’extermination plus massive. Dans un premier temps, les bourreaux nazis expérimentent des substances comme le phénol ou l’essence qui, injectées, donnent la mort en quelques minutes.
Puis, en septembre de la même année, à Auschwitz-I, a lieu le premier test du Zyklon B, un pesticide très puissant servant à l’origine à détruire les parasites. Lors de ce premier essai, 250 prisonniers malades puis 600 prisonniers russes périssent d’une mort encore lente ; les nazis tentent de déterminer la quantité adéquate de gaz à utiliser. Convaincu de son efficacité, Höss choisit le Zyklon B, produit par la firme allemande Degesch (filiale d’IG Farben), pour les exterminations massives qui débutent dès 1942 et la conférence de Wannsee.
Le processus de mise à mort est précis : seule une très forte concentration d’individus entassés dans la chambre à gaz permet d’atteindre les conditions de température et d’humidité qui entraînent la transformation des cristaux en gaz mortel. Dès lors qu’ils sont déversés par le toit de la chambre à gaz, 2000 personnes meurent en 15 minutes, beaucoup ayant succombé par le piétinement dans la panique. Un quart d’heure après la fermeture des portes, le Sonderkommando peut procéder à l’évacuation puis à la crémation.

Samuel Goëta