Autochtones

Au bord du lac Saint-Jean, un panneau indique : « Mashteuiatsh … réserve indienne ». Dans ce village de quelque 2000 habitants, l’un des neuf de la communauté autochtone innue, on ne trouve ni plumes ni totems bariolés. Au bord de l’immense lac Saint-Jean, recouvert d’une épaisse couche de glace pendant les longs mois d’hiver, seuls quatre tipis de béton marquent l’entrée de la bourgade…

Une nation en réserve

sur le tipi, encore blanc, claude peindra bientôt les symboles de ses croyances. pour lui, 'la terre n'appartient pas aux hommes, ce sont les hommes qui appartiennent à la terre'Contrairement à ce que leurs noms pourraient laisser penser, Claude Boivin, Michel  et Jean Germain ne sont ni Auvergnats ni Corréziens, mais Innus, ou Montagnais en français, une des onze communautés autochtones du Québec. «Bien que nous ayons adopté les patronymes de nos colonisateurs, nous avons conservé notre identité, et le nom de notre peuple. En langue autochtone, Innu signifie homme» explique Claude, fier de faire découvrir sa culture. Plus que sur l’hérédité (certains Innus sont descendants d’autres nations premières, Cris ou Hurons), l’identité de son peuple se construit autour de croyances, de rites, de traditions qui furent sérieusement menacées de disparition. Clifford Moar, chef du village de Mashteuiatsh, raconte l’époque où le pouvoir canadien voulait assimiler les Amérindiens, dont il niait la culture. «Jusque dans les années 1970, les enfants Innus étaient placés de force en pensionnat, coupés de leur famille», se rappelle-il.

claude boivin s'efforce de préserver les tradition de son peupleClaude, qui travaille aujourd’hui comme éducateur au centre jeunesse du village, a lui-même été victime de cette politique, qui lui a fait oublier un temps ses origines. Après avoir « erré » de boulot en boulot, cet enfant déraciné à l’âge de 6 ans a finalement renoué, à 35 ans, avec sa culture. «Je savais qu’il me manquait quelque chose : pendant toutes ces années, j’ai cherché ma manière de vivre, mes traditions. Mes années d’éducation catholique n’avaient pas pu tout effacer, on ne peut pas enlever ces choses-là».

sous le tipi...Depuis, la culture Innue a été reconnue. Une école a été construite dans le village, et les jeunes ne sont plus enlevés à leurs parents. La langue autochtone – orale principalement – est enseignée, et diffusée sur la radio communautaire (écoutée par 80% des villageois) au même titre que le français. Les Montagnais ont retrouvé le droit de pratiquer les rites, ce qui n’était pas le cas il y a une vingtaine d’années. Claude a ainsi aménagé autour de sa maison des cabanes tapissées de branches de sapin, «pour isoler le sol», un tipi encore blanc sur lequel il envisage de peindre des symboles, une « tente à suée » (sorte de sauna pour se « purifier ») où il se retire en été ; il s’adonne également à des rituels lors desquels il remercie le « créateur » (voir encadré).

Ces rites, qui peuvent être perçus comme folkloriques, n’empêchent pas les Innus de profiter du progrès technique et d’être ouverts sur le reste du monde. Claude se déplace en auto ou en motoneige, Internet a fait son entrée au village, et dans la rue, les jeunes interpellent le passant en lui demandant son opinion sur la guerre en Irak.

De son côté Michel, qui vit de son artisanat indien, raconte volontiers ses voyages en France et dans le reste de l’Europe. « Je m’intéresse particulièrement à votre Révolution, confie-t-il, une période assez difficile à saisir« . Son frère, Jean, a traversé l’Atlantique en 1984, pour les 450 ans de la découverte du Québec par Jacques Cartier.

Un statut d’adolescent


Philosophie ou religion ?

Dtipians la tente dressée devant sa maison, Claude Boivin, indien ilnu, organise parfois des cérémonies religieuses avec ses amis : les Ilnus, installés en rond, y fument le calumet pour remercier leur «créateur». «Ce n’est ni un homme, ni un animal, mais quelque chose au-dessus de nous, qui a tout créé dans notre vie, dans la nature», explique Claude. Par cet aspect monothéiste, ces croyances se rapprochent de la religion chrétienne. Lors de la colonisation, les missionnaires français furent d’ailleurs relativement bien accueillis en terre ilnue, où ils implantèrent largement le catholicisme. De nos jours, dans l’église catholique de Mashteuiatsh, le Notre-Père est gravé en langue ilnue sur l’autel.
Cependant, malgré l’assimilation forcée à la culture occidentale, pratiquée jusque dans les années 1970, les Montagnais ont conservé leurs rites et croyances. Ainsi, ils considèrent le monde comme la réunion harmonieuse de quatre composantes, une symbolique qui se décline de plusieurs manières : quatre directions, quatre saisons, quatre couleurs de peau (rouge, blanc, noir et jaune) représentées sur les «capteurs de rêves», ces objets fétiches que l’on suspend dans les chambres à coucher pour éloigner les cauchemars.
peau tendueDans la symbolique ilnue, la forme du cercle revient également fréquemment, dans les représentations et objets : c’est la forme de la lune, du soleil, de la base d’un tipi, mais aussi du ventre d’une femme enceinte. Par ailleurs, ce peuple perçoit le monde à sa manière. «En anglais ou en français, vous avez deux verbes de base, être et avoir, explique le chef Clifford Moar, alors que dans notre langue ce sont les verbes voir. Nous en avons deux, un pour voir ce qui vit et un autre pour voir ce qui est inanimé. Nous ne regardons pas de la même façon se qui a été créé par le Créateur, tout être vivant mérite le respect
Pour les Ilnus, qui croient que le monde a été créé sur le dos d’une tortue, l’harmonie avec la nature est une règle de vie. Ainsi, ils n’ont longtemps pas compris que l’on puisse ériger des barrières autour d’un terrain. «La terre n’appartient pas aux hommes, ce sont les hommes qui appartiennent à la terre», une maxime qui ne fut jamais partagée avec les colons…

Nicolas Barriquand

clifford moar, chef des mashteulatsh, appelle à la fin du 'statut d'adolescent' des innus pour une véritable responsabilisationAu-delà de la question culturelle, les Innus réclament une évolution de leur statut. Les avantages sociaux qui leur sont accordés suscitent en effet parfois jalousie et incompréhension, si bien que certains Québécois voient en eux un peuple d’assistés, qui dépense l’argent fédéral dans l’alcool et la drogue. «Les gens ont à l’esprit l’image de la grosse indienne, saoule avec une bouteille à la main», rapporte Fanny Valley, une étudiante en journalisme, sensible à la cause autochtone. Dans sa ville de Sept-Iles, au bord du fleuve Saint-Laurent, une réserve montagnaise côtoie la population québécoise. «Les Blancs versent rapidement dans le racisme, et il leur est simple de trouver des arguments : les Indiens ont plus d’avantages sociaux que les autres». En effet, les autochtones bénéficient de nombreux avantages fiscaux ? tout produit vendu dans une réserve est notamment exonéré de TVA – et perçoivent un revenu minimum (sorte de RMI) deux à trois fois plus élevé que pour le reste de la population. Les allocations familiales, largement perçues par des familles autochtones où il n’est pas rare de compter cinq ou six enfants par fratrie, alimentent encore les préjugés et les ressentiments de la part des non-autochtones.

Pourtant, la situation est loin d’être idyllique dans les communautés amérindiennes, où le revenu moyen est inférieur d’un tiers au revenu québécois. L’analphabétisme y est 4 fois plus élevé, la mortalité infantile 3,5 fois, et le nombre de suicides chez les jeunes autochtones est 6 fois plus important. À cela s’ajoutent les ravages de l’alcoolisme et de la toxicomanie. «On trouve très facilement de la cocaïne au village, et même les mineurs s’improvisent dealers» observe Cathy, assistante sociale dans une maison d’accueil pour toxicomanes au centre de Mashteuiatsh. «Le taux de chômage atteint facilement les 60 %, les jeunes préfèrent ne pas parier sur l’avenir et c’est comme cela qu’on dérive», analyse-t-elle.

Et puis, le statut des autochtones ne leur réserve pas que des avantages. Ainsi, si les Innus se voient octroyer des terres «réservées», ils n’en sont pas propriétaires : le gouvernement fédéral leur prête des terrains qui restent dans le domaine public. «Quand vous ne pouvez pas devenir propriétaire de votre maison, vous n’avez pas droit à l’hypothèque et ne pouvez pas emprunter : c’est un terrible frein au développement économique», explique le chef Clifford Moar. «Ces lois font de nous des adolescents», déplore-t-il.

«Pas de ces pouilleux chez nous !»

Déjà perçus par certains comme des sauvages, les Innus, ainsi déresponsabilisés, deviennent aussi des feignants aux yeux de leurs détracteurs. Claude, tout en cuisinant le caribou qu’il a chassé la veille, raconte cette anecdote caractéristique : «quand j’avais douze ans, un chum (un copain, ndlr) québécois de mon âge m’avait invité à passer quelques jours chez ses parents. Mais une fois devant sa mère, je me suis entendu dire ?nous ne voulons pas de ces pouilleux chez nous!!’ C’est resté gravé ici !» conclut-il en se tapant le front du doigt.

Pour Fanny l’étudiante, les mentalités évoluent cependant, surtout chez les jeunes : «Blancs et Innus créent des liens à l’école, je compte moi-même des Indiens parmi mes amis», souligne-t-elle. «Cependant les mariages mixtes, même s’ils ne sont pas mal vus, restent très rares, nuance-t-elle, et des bandes de 13-15 ans s’affrontent régulièrement à la sortie des bars, réveillant de vieux conflits».

Payer des impôts

Les Cris et le gouvernement signent la «paix des braves»

Des millions de dollars, et après ?

Pendant plus de 25 ans, le Québec s’est opposé à ses «premières nations» à propos de revendications territoriales. Mais de récents accords, signés avec deux des populations autochtones, semblent annoncer l’enterrement de la hache de guerre.

En octobre 2001, le gouvernement québécois a conclu une entente avec les Cris, communauté autochtone comptant un peu plus de 12 000 personnes. Cette alliance à caractère économique, connue sous le nom de «Paix des Braves», vise à mettre fin à de longues années de conflit, en associant les autochtones au développement économique apporté par la construction de barrages sur leur territoire. 
Le différend avec les Cris datait de la signature, en 1975, de la «Convention de la Baie James et du Nord québécois», par lequel ce peuple autochtone avait abandonné, en échange d’une centaine de millions de dollars canadiens, certains de ses droits sur un immense territoire d’un million de kilomètres carrés. Cet accord avait ouvert la voie à la construction des premiers grands barrages hydroélectriques du Québec. Mais les Cris, estimant leur indemnisation insuffisante et s’indignant d’être tenus à l’écart du développement économique apporté par les barrages, n’avaient pas tardé à dénoncer l’accord de 1975, en se lançant dans de coûteuses procédures judiciaires pour réclamer plus de trois milliards de dollars de dédommagement aux autorités.
La «Paix des Braves» vise à apurer définitivement ce litige : elle prévoit la construction, au plus tôt en 2005, d’un immense barrage et d’une centrale dans le nord-ouest du Québec ? un projet estimé à 3,8 milliards de dollars canadiens -, avec, en contrepartie, le versement d’au moins 3,5 milliards de dollars aux Cris, échelonnés sur 50 ans. De leur côté, les Cris, dont 8 000 devraient trouver un emploi grâce à ce projet pharaonique, acceptent de mettre un terme aux procédures judiciaires en cours.
«La Paix des Braves permettra la protection de nos terres et de notre mode de vie traditionnel, tout en mettant en valeur nos ressources naturelles» espère Ted Moses, le Grand chef du Grand conseil des Cris.
Depuis lors, en avril 2002, le gouvernement québécois a signé une seconde entente, cette fois avec les Inuits, une communauté de moins de 10 000 âmes établie dans le Grand Nord sur un territoire plus grand que la France. Sur le même principe, cet accord permettra la construction d’immenses barrages sur le territoire Inuit, en échange du versement, étalé sur 25 ans, de près d’un demi-milliard de dollars canadiens aux autochtones.
«Si on fait beaucoup d’argent, ils feront beaucoup d’argent», résumait prosaïquement l’ancien Premier ministre québécois Bernard Landry au moment de la signature de l’accord. Reste à savoir si ces quelques millions en perspective peuvent régler des différends vieux de plusieurs dizaines d’années…

Fleur Tathereaux

 

tenue innue portée par... nicolas, un typoïstePour le chef Clifford Moar, la solution passe par l’emploi. «Nous ne voulons plus être des assistés, c’est à nous de nous prendre en main et cette émancipation passera par une indépendance sociale et économique». Le chef de la réserve sait qu’une telle indépendance devra un jour ou l’autre être financée par le prélèvement d’impôts auprès d’une population qui en est aujourd’hui totalement exonérée. «Ce ne sera pas facile à faire accepter, mais c’est une étape nécessaire pour sortir de notre infantilisation», assène-t-il.

Pour l’instant, le village est dirigé par un conseil de huit membres (dont le chef), élu pour trois ans, et dont le pouvoir se limite principalement à distribuer les subsides gouvernementaux, qui constituent 75% de son budget. «Mais là encore, nous ne sommes pas autonomes, car le gouvernement fédéral décide de l’affectation de 90% de l’argent qu’il nous octroie» soupire M. Moar. Certains Innus refusent ce système d’assistanat : Claude a ainsi préféré s’acheter une maison hors de la réserve, «pour n’avoir de comptes à rendre à personne». Ainsi, 2000 Indiens seulement vivent dans la réserve, pour 4700 qui constituent en tout la communauté de Mashteuiatsh.

Une «approche commune»

Depuis 2000, une solution semble en vue. Les gouvernements du Canada et du Québec négocient depuis cette date, avec les représentants du peuple Ilnu, un projet d’«approche commune». Pour le moment, seuls quatre des neuf villages Ilnu, dont Mashteuiatsh, se sont joints à l’initiative. Le maire de Roberval, la commune voisine, s’implique personnellement dans cette démarche, qu’il juge «nécessaire». «Nous ne pourrons plus vivre longtemps dans l’indifférence. Les Innus, qui de par leur démographie seront de plus en plus nombreux,  doivent devenir pour nous des partenaires», argumente le maire, Denis Lebel.

jean tanne la peau de l'animal qu'il a chassé quelques jours auparaventDans le cadre du futur accord avec les Innus, l’élu local envisage de créer, sur les terrains qui seront cédés aux autochtones, une zone d’activités industrielles. «Cela fournira également des emplois à mes administrés» espère M. Lebel. «Tout le monde y gagnera».

Outre l’agrandissement de la réserve, l’accord prévoit un transfert de compétences économiques, sociales et politiques au conseil du village, ainsi que la disparition de la notion de «terres réservées», au profit de «propriétés indiennes». «Nous aurons peut-être notre souveraineté avant le Québec !» ironise Clifford Moar.

Mais ce projet ne recueille pas l’assentiment de tous et ne se discute pas dans l’indifférence. Jean Tremblay, le maire de la ville voisine de Saguenay, dénonce «l’approche» au nom de «l’égalité des chances pour les vivants». Autrement dit, il refuse de voir accorder des privilèges à une communauté dont il considère qu’elle appartient au passé. Un avis partagé par Russel Bouchard, un historien établi à Chicoutimi, qui incarne l’opposition à l’approche. «La nation montagnaise est morte depuis longtemps ! En France, vous n’accepteriez sûrement pas une remise en cause de l’universalité des droits comme le fait le traité. On ne fait un pays avec des privilèges pour certains !» s’insurge-t-il.
De l’aveu même de ses partisans, l’approche commune ne réglera de toute façon pas tous les problèmes instantanément. Denis Lebel ou Clifford Moar, pragmatiques, misent sur une trentaine d’années pour voir la situation se stabiliser et se pacifier entre Blancs et Innus.

En attendant, Cathy s’efforce de faire de la prévention anti-drogue auprès des jeunes. Michel continue de faire découvrir sa culture à travers les objets qu’il fabrique. Et Claude, lui, apprend à son fils de 7 ans à tanner une peau de bête, pour que se perpétue l’identité Innue.

Nicolas Barriquand