Arnaud Danjean revient sur l’indépendance du Kosovo

Diplômé de Sciences Po Paris en 1993, Arnaud Danjean a travaillé pendant plus de douze ans dans les pays de l’ex-Yougoslavie – au service de plusieurs instances nationales et internationales. Conseiller auprès des ministres français des Affaires Etrangères, Michel Barnier puis Philippe Douste-Blazy, il a entièrement suivi le processus diplomatique ayant conduit à l’indépendance du Kosovo. Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes des Balkans, M. Danjean enseigne la « perspective européenne des Balkans” à Sciences Po Paris, au sein du premier cycle de Dijon, spécialisé sur l’Europe centrale et orientale. Né à Louhans (71), il s’est présenté, sans succès, à la députation, dans cette circonscription contre Arnaud Montebourg en 2007. Il a accepté de nous livrer son expérience, en revenant sur la déclaration d’indépendance du Kosovo survenue le 17 février dernier.

Manif de Serbes à Belgrade - 18 fév 08Pourquoi vous êtes-vous rendu au Kosovo pour la déclaration d’indépendance ?

 

J’ai été invité par les autorités du Kosovo, en particulier le premier ministre, Hashim Thaçi, que je connais très bien depuis la conférence de paix de Rambouillet de février 1999. M. Thaçi est resté un de mes interlocuteurs pendant près de neuf ans, durant lesquels a été négocié le statut du Kosovo. De fait, j’ai été un des rares diplomates occidentaux à avoir suivi le processus du Kosovo dans son intégralité, de 1999 à 2008. Mais cette décision est aussi personnelle. Le 26 juin 1991, j’étais en Slovénie, pour la première indépendance d’une république yougoslave. J’ai ensuite assisté à celles de la Croatie et du Monténégro.

 

Quelle était l’ambiance dans le pays lorsque l’indépendance a été proclamée ?

 

Je n’ai pas ressenti une euphorie excessive le jour même. Il s’agissait plutôt d’un sentiment de soulagement. Cet événement a marqué, pour l’immense majorité des habitants du Kosovo, l’aboutissement d’un processus très long et douloureux. Il y avait beaucoup de retenue dans la façon de célébrer l’indépendance. Cette attitude s’explique aussi par une vision assez lucide des défis qui attendent le Kosovo : l’indépendance ne règlera pas l’ensemble des difficultés du pays, notamment sur le plan économique et social.

L’ambiance qui animait la déclaration d’indépendance n’avait rien à voir, par exemple, avec la déclaration d’indépendance du Monténégro, en 2006, qui était le fruit d’un processus pacifique et parfaitement légal. Des circonstances favorables que l’on ne retrouve pas au Kosovo.

 

Manif de joie à Pristina - 19 fév 08Comment avez-vous perçu les réactions extérieures vis-à-vis de cette indépendance ?

 

Malheureusement – et c’est assez typique pour les Balkans – il y a un côté passionnel et irrationnel qui a tendance à prévaloir sur une analyse lucide de la situation. Tout ce qu’on entend aujourd’hui à propos du Kosovo, c’est que “ c’est un précédent dangereux”, que “ cela va provoquer l’instabilité ” ou encore que “ l’indépendance n’est pas la bonne solution ”. Cette réaction passionnelle, on peut certes bien la comprendre et la respecter pour les Serbes. Mais c’est une forme de déni de réalité. Sans doute cette indépendance, déclarée unilatéralement et sans consensus international, n’est pas la solution idéale. Mais quelle était l’alternative crédible et réaliste ? Nous ne sommes pas arrivés à cette solution par hasard, c’est l’aboutissement logique, à défaut d’être totalement satisfaisant, d’un processus entamé depuis 9 ans. Bien sûr, il faut comprendre, respecter la réaction des Serbes, pour lesquels cette issue est très pénible. Même s’il y a pas mal d’hypocrisie. Les hommes politiques serbes ont, en effet, fait preuve de beaucoup d’irresponsabilité. Ils auraient dû dire la vérité à leur peuple: que le Kosovo était perdu depuis neuf ans, depuis la politique catastrophique d’oppression et de répression menée par Milosevic. Presque tous ont préféré continuer à affirmer que la Serbie ne perdrait jamais le Kosovo, alors qu’elle l’avait de facto perdu depuis 1999. Les rares hommes politiques serbes qui ont tenté de se démarquer de cette tromperie, qui ont tenté d’expliquer à leurs compatriotes “ qu’il ne fallait pas se faire d’illusions ”, ont été menacés de mort.

Encore une fois, il faut bien avoir en tête que cette indépendance, c’est le résultat d’années et d’années de conflits et de négociations très dures. Et la solution à ce genre de situation inextricable n’est jamais la solution idéale.

 

Vous retournez fréquemment au Kosovo. A quoi vous attendez vous ?

 

Je ne suis pas très inquiet en ce qui concerne la situation politique : on observe une relative stabilité, avec des élections régulières et des institutions mises en place depuis 8 ans. Je suis davantage inquiet pour la situation économique et sociale. Le Kosovo, qui appartient à la région la plus pauvre d’Europe, est confronté à un défi de développement et à la prégnance des pratiques de corruption. Il ne faut certes pas exagérer de façon irrationnelle l’ampleur du phénomène mafieux. Celui-ci est présent dans tous les pays de la région des Balkans, sans exception. Mais la situation au Kosovo est particulière en ce sens que les pratiques mafieuses semblent largement ancrées dans une sociologie clanique très opaque. Et c’est en cela qu’il inquiète beaucoup. La lutte contre la criminalité organisée reste un des principaux défis du Kosovo.

 

Hashim Thaci félicité dans une école de Pristina - 18 fév 08Selon vous, le cas du Kosovo instaure-t-il un précédent ? Comment réagir au fait que la proclamation unilatérale d’indépendance soit en opposition avec le droit International ?

 

Toute la difficulté réside dans la tension entre une lecture exclusivement juridique, selon laquelle le Kosovo n’a pas le droit à l’indépendance et une réalité politique qui la rend quasiment inévitable, ou en tout cas sans alternative crédible. Le droit international n’est pas figé, il évolue. Les normes internationales sont fixées par des résolutions du conseil de sécurité des Nations unies. Un tel accord a été longuement recherché par les négociateurs sur le Kosovo. Il a été rendu impossible par l’action de la Russie.

 

Les difficultés pour trouver une solution de compromis étaient de nature politique, pas juridiques. Ainsi, les dirigeants serbes refusaient l’indépendance du Kosovo et prônaient une autonomie substantielle. Cela revenait à créer une sorte de confédération entre la Serbie et le Kosovo. Solution théorique séduisante, mais politiquement totalement irréalisable. Rendez-vous compte que la Serbie et le Monténégro, par exemple, n’ont pas réussi à former une confédération alors même que ce sont des peuples extrêmement proches et qu’il n’y a jamais eu de conflit entre eux. Comment envisager que ce qui n’a pas été possible entre Serbie et Monténégro puisse l’être entre Serbie et Kosovo, au vu des différences culturelles, linguistiques, religieuses, historiques qui séparent les Serbes et les Albanais et la longue période de conflits qui les ont opposés ?

 

La réalité politique a pris le dessus sur le droit. Les Kosovars ont vécu la période 89-99, sous Milosevic, comme une terrible humiliation. Nombreux sont ceux qui ont été envoyés en prison, tués, expulsés. La volonté d’indépendance de 90% de la population kosovare rendait toute autre solution très difficile, surtout après le conflit de 98-99. Cette indépendance n’était pas la solution idéale, mais c’était la “ moins pire ”. Il y a un moment où il faut prendre des décisions, même si c’est douloureux.

 

Quant à la notion de précédent, mise en avant par les Russes, elle est discutable. Le Kosovo était, depuis 99, dans une situation de protectorat des Nations unies que l’on ne retrouve pas ailleurs. C’était donc un cas très spécifique, lié à un conflit précis et avec une implication internationale (ONU, OTAN, OSCE…) qui n’existe pas dans les autres cas de provinces sécessionnistes que les Russes mettent en avant, dans le Caucase notamment. Quant à la comparaison avec le Pays basque ou la Corse, elle est absurde et constitue un non-sens. L’Espagne et la France sont des démocraties, Basques et Corses ne sont pas opprimés, ils peuvent s’exprimer démocratiquement, les contentieux ne sont pas de même nature qu’entre Serbes et Albanais au Kosovo et n’ont jamais mené aux mêmes extrémités que nous avons pu connaître dans les Balkans dans les années 90.

 

Arnaud DanjeanPensez-vous que la “ perspective européenne ” du Kosovo soit envisageable ? Et celle de la Serbie ?   

 

La “ perspective européenne ” du Kosovo n’est envisageable que dans le cadre de celle de tous les pays balkaniques. La difficulté tient au profond décalage entre d’un côté l’Union européenne – qui est animée par une logique d’unité, d’intégration– et de l’autre, un espace géographique, les Balkans, qui n’a cessé de se fragmenter ces dernières années. L’indépendance du Kosovo apparaît comme l’ultime étape d’un processus de désintégration de l’ancienne Yougoslavie. On peut donc penser qu’après cette ultime étape, nous allons connaître une nouvelle phase de “ recomposition ” sous l’égide de l’Union Européenne. C’est cette stratégie qu’a lancée, courageusement, Jacques Chirac lors du sommet entre l’UE et l’Europe du Sud-Est en novembre 2000 à Zagreb.

 

Néanmoins, il faut rester lucide. Je ne fais pas partie de ceux qui voient dans l’Union européenne une baguette magique, qui règlerait tous les problèmes. Dans les Balkans, l’action de l’UE est un levier, un catalyseur, un incitateur sur les plans économique et politique. Il faut aider les peuples balkaniques à dépasser leurs traumatismes identitaires. Mais l’UE ne peut sans doute pas intégrer tous ces pays de façon trop hâtive. Un ensemble d’étapes préalables doit être organisé. Mais il ne faut pas pour autant oublier ces pays, car ils sont européens et l’échec de leur rapprochement avec l’UE menacerait toute la stabilité du continent. Et l’Europe ne peut pas prétendre jouer un rôle politique sur la scène internationale si elle ne parvient pas à stabiliser son propre continent. Les Balkans restent donc une zone essentielle, et malheureusement trop mal connue.