A l’école de la pénurie

Classes surchargées, moyens insuffisants: pour lutter contre un taux dramatique d’analphabétisme, l’école malienne est obligée de faire avec les moyens du bord.

A l’école de la zone industrielle de Bourouba, à Bamako, la sonnerie annonce la fin de la récréation : des dizaines d’enfants se bousculent pour regagner leurs salles de cours surpeuplées, où ils s’entassent à quatre ou cinq sur une table prévue pour deux écoliers.
Dans cette école publique, minée par le manque de moyens et les sureffectifs, les cours sont dédoublés pour faire face à l’affluence : en sixième année, l’instituteur prend en charge quelque 80 gosses le matin, et environ autant l’après-midi.
Avec un tel effectif, l’essentiel du cours se fait à l’oral, ou sur des ardoises. « J’interroge aussi les élèves, ils viennent faire les exercices au tableau » précise Tambura Ibrahim, enseignant de quatrième année (équivalent du CE2) à Kati, bourgade de la banlieue de Bamako. « Depuis deux ans, grâce à des subventions de l’Etat, nous recevons des livres pour les enfants, mais nous manquons quand même de fournitures », déplore N’Famara Coulibaly, directeur du centre d’animation pédagogique (inspecteur d’académie) de Bozola. « Mais ce dont nous manquons le plus, c’est de professeurs », poursuit-il. Un manque tellement criant que l’Etat est contraint d’élargir son recrutement : après une formation de deux mois, des employés de banque peuvent ainsi se retrouver parachutés devant une classe. « L’Etat veut scolariser 70 % des enfants d’ici 2010, contre 45 à 50 % aujourd’hui,  souligne N’Famara Coulibaly. Chez vous, en France, ce taux est proche de 100%. »
Dans les écoles privées, les moyens sont plus importants : « nous fournissons les cahiers et des photocopies pour les textes à travailler ; nous disposons d’une bibliothèque et d’un laboratoire muni de microscopes », détaille Ibrahim Traoré, professeur du lycée privé Luc-Auguste Sangaré dans le quartier populaire de Bourouba à Bamako. L’établissement, qui dispense des cours d’éducation physique – fait rare dans le secteur public –, dispose également d’une infirmerie, ouverte tous les jours de la semaine. « Je suis plutôt bien équipée », témoigne l’infirmière du lieu. « J’ai un stéthoscope, un tensiomètre, de quoi soigner les bobos et délivrer quelques médicaments ». Mais le véritable privilège des élèves du privé, c’est leur faible effectif : à 25 par classe, ils sont mieux lotis que la plupart de leurs camarades en France. Bien sûr, tout cela se paye, mais les cotisations versées par les parents incluent la quasi-totalité des fournitures scolaires, à l’exception de l’uniforme.

Public/ Privé : la guerre ?

Malgré ces divergences, écoles privée et publique, toutes deux mixtes et laïques, ne sont pas en compétition. « La population jeune est en constante augmentation, et comme le public ne peut pas accueillir tous les élèves, c’est le privé qui prend le relais », explique N’Famara Coulibaly. « Ce qui compte, c’est que, dans les deux écoles, nous sommes tous persuadés d’une chose : l’éducation est la clef du développement », assure l’inspecteur d’académie.
Et pour que le développement profite à tous, les autorités ont lancé des campagnes pour la scolarisation des filles. Aujourd’hui, la parité est ainsi quasiment respectée sur les bancs de l’école. « En plus, les filles réussissent souvent mieux que les garçons », sourit Kané Moïmouna Keïta, enseignante de première année à Kati.
Reste à lutter contre les mentalités traditionnelles, qui incitent les parents à vouloir garder leurs enfants auprès d’eux pour travailler à la maison ou aux champs. Scolarisés à partir de sept ans, les enfants maliens doivent en principe fréquenter l’école jusqu’à la neuvième année d’enseignement, qui correspond à la fin du collège. Dans la pratique, la plupart des élèves n’atteignent pas ce niveau et sortent du système scolaire dès la fin du primaire. Mais s’ils souhaitent ensuite retourner à l’école, on ne pourra leur refuser une réinscription, tant qu’ils n’auront pas effectué un « quota » de neuf années de scolarité au total. « Les élèves qui se réinscrivent par cette procédure n’ont rien à payer, l’Etat prend en charge leurs frais d’inscription » explique Ibrahim Traoré, du lycée privé Sangaré.
Du fait de ces possibles « allers-retours » en dehors ou vers l’école, les âges des élèves varient beaucoup au sein d’une même classe : à Kati, les « 4e année » ont ainsi entre 8 et 12 ans.
Pour donner sa chance au plus grand nombre possible, l’école doit compter sur des initiatives parfois isolées : ainsi certaines écoles ont ouvert des classes de maternelle pour les enfants de trois ou quatre ans, dans le but de décharger les familles, mais aussi de favoriser une meilleure éducation future. Mais bien peu profiteront de telles initiatives, et, au final, un grand nombre d’enfants reste privé de toute éducation.