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Une approche différente de la médecine

SANTE

Raphaël et Romain, deux futurs médecins en 8e année d’études, ont passé un semestre au CHU Yalgado Ouedrao et au CMI (ancien centre médical international) à Ouagadougou, seul lieu de formation à la médecine du pays. Les techniques médicales, différentes de celles en vigueur en Europe, les ont marqués…

En venant ainsi parfaire leur formation au Burkina, les deux étudiants français voulaient approcher la médecine différemment. A Ouagadougou, ils ont été intégrés dans les équipes en tant qu’internes, au même titre que les internes burkinabés. Romain, qui avait découvert le pays à travers un stage avec un médecin français, a tout de suite été séduit par le Burkina. De nombreux médecins français rechignent à tenter cette expérience, du fait de démarches longues et contraignantes. Mais Romain et Raphael ne se sont pas découragés, et ne regrettent pas.

« Les Burkinabés ont une approche positive des Français. Nos soins sont réputés, on est très bien considérés » explique Raphaël.

pharmacie (Copier)En débarquant à Ouadadougou, les deux Français ont dû se familiariser avec un univers déroutant. Ils ont déjà eu du mal à trouver leur chemin jusqu’à l’hôpital ! « Notre première vision en arrivant devant l’hôpital, était ces deux files de personnes qui attendaient : une avec des policiers et l’autre avec des Burkinabés. Je suis resté dans la file d’attente avec les habitants un moment avant de comprendre que je pouvais entrer directement. La seconde tâche difficile était de trouver le service souhaité », confie Raphaël.

Autre élément déconcertant: « Beaucoup de monde était assis par terre, ils n’avaient pas l’air souffrants. J’ai compris plus tard qu’il s’agissait d’amis ou de parents des patients, venus s’occuper d’eux par manque de personnel » se souvient l’étudiant. Couloirs non climatisés, odeurs d’urine, pas d’eau dans le service, un petit appareil de stérilisation : les conditions matérielles sont étonnantes. Et les internes français se sont posés mille questions : que va-t-on pouvoir apprendre ? Comment pourrons-nous mettre en pratique nos compétences acquises ? Comment les patients vont-ils payer ?

 Pénurie de matériel et coût des soins

pharmacie par terre (Copier)La question du financement de la santé est cruciale, dans un pays dépourvu d’assurance maladie. Certains patients se font donc soigner étape par étape, en fonction de leurs moyens financiers, ce qui peut conduire à des soins très étalés dans le temps. Le médecin doit parfois économiser le matériel ou renoncer à prescrire des examens complémentaires onéreux. Au final les malades sont moins bien soignés qu’en France, et les examens complémentaires moins performants.

Le personnel est également réduit. Avec un infirmier pour 30 patients, celui-ci ne doit pas sortir de son service. S’il doit aller chercher des poches de sang, vider les urines… Quatre à six patients s’entassent dans chaque chambre. Chacun ayant deux à trois accompagnants autour de lui, on compte parfois une vingtaine de personnes en permanence dans les petites chambres.

« Tu ne peux pas transposer tes techniques occidentales, il faut appréhender leurs soins, la présence des accompagnants. Les plaintes sont souvent mêlées à des croyances, sans transcription rationnelle» explique Raphaël. D’où des diagnostics difficiles, par exemple quand le malade se plaint que tout le mal est « entré dans son corps », sans expliquer exactement sa douleur et sa localisation. Le médecin doit alors s’adapter, poser des questions très ouvertes pour ne pas influencer la réponse du patient. « On peut avoir un champ de croyance qui amène à une causalité, l’essentiel est que les patients se rendent compte du mal. On leur donne les clés, à eux de les utiliser ou non. Il ne faut pas renoncer, mais avancer en dénouant ces croyances » confie Raphael.

Avantage de ce comportement: les patients ne se plaignent pas, car ils trouvent toujours une cause à leurs problèmes de santé (le destin, Dieu, ou les mauvais sorts !). C’est un fait naturel pour eux. La maladie est acceptée, et cela se ressent dans l’hôpital où règne une « ambiance joyeuse », selon Raphaël.

La barrière de la langue n’est pas un problème au Burkina, des traducteurs sont constamment présents sur place. En France, ce critère serait un réel problème.

 Des maladies récurrentes, disparues en France depuis longtemps

Les maladies les plus fréquentes rencontrées sont la tuberculose, les lymphomes, la leucémie, des cas de lèpres, de diabète, de sida… Des maladies disparues (ou quasiment) en France restent dangereuses au Burkina comme la polio, la coqueluche, le choléra, la rage, la rougeole…

Au final, les deux étudiants évoquent une expérience enrichissante, qui leur a apporté une ouverture d’esprit, une autre manière d’aborder la médecine, et leur a fait prendre conscience de la nécessité adapter les besoins, les soins en fonction de chaque population. Romain confie : « C’était très formateur, même s’il n’y a pas d’exactitudes dans les diagnostics, on peut considérer qu’il y a assez d’éléments pour traiter. Je suis revenu sur des bases essentielles de la médecine et je m’en suis servi pour aller plus loin dans les examens en étant limité techniquement (sans radio, ni examen complémentaires). En France, c’est une autre médecine, on se repose sur d’autres questions ».

« Il faut une grande adaptabilité dans le sens où on excentre son regard sur la médecine », analyse Raphaël. « On est confronté à d’autres difficultés, ce qui impose un certain devoir d’adaptation, un développement d’autres techniques, une approche différente des soins. Il y a un ensemble de gestuels en Afrique que l’on voit disparaître en France, substituée par des moyens techniques. Cela m’est utile en France : je donne plus la parole aux patients et je partage davantage mes connaissances avec eux ». Romain acquiesce et ajoute : « Un patient qui a compris pourquoi il se traitait va être plus conscient de l’intérêt à prendre son traitement ». Il tient à préciser : « Les deux médecines sont complémentaires, il faut savoir associer les domaines de compétences ».

Ils évoquent tous deux un point important : « Ne pas arriver dans un pays étranger avec des idées préconçues, et les mettre en place directement sans étudier et comprendre la culture de la population concernée ».

 Encadré:

Les patients aisés (fonctionnaires ou responsables politiques) peuvent se faire soigner en toute sécurité, avec des prélèvements biologiques envoyés directement à Lyon. Ils peuvent également se procurer des médicaments. Les pauvres, de leur côté, doivent se contenter de remèdes achetés sur les marchés, dits « Pharmacie par terre ». Il s’agit soit de contrefaçons, en provenance d’Indonésie, soit de produits périmés, et donc inefficaces.

Le paludisme, au Burkina, reste une des maladies les mieux soignées.

Le système de santé manque en revanche cruellement de sang à transfuser. Dans la capitale, un don du sang est organisé chaque matin, mais dès 10 h les stocks sont épuisés. Par le passé, il était possible de donner son sang à destination d’une personne de son choix, système qui était censé encourager les dons, mais qui n’a pas fonctionné. Aujourd’hui, les dons respectent le même principe éthique qu’en France, ils sont anonymes.

Les études de médecine durent sept ans (contre neuf ans en France). Sans accès aux ordinateurs et à de nombreux livres, la plupart des étudiants ont certaines lacunes et manquent d’éléments clés pour pratiquer.